Au secours ! Je suis perdu !
Préface de Paul Bert à son ouvrage
"La deuxième année d'enseignement scientifique"

La Convention, qui a tout compris et tout décrété dans le domaine de l'enseignement primaire, avait institué un concours pour obtenir de bons livres élémentaires destinés aux écoles du premier degré. Lakanal, juge du concours, se plaignit vivement que les auteurs n'eussent pas compris les véritables intentions de la grande Assemblée :

"Les citoyens, dit-il, qui ont travaillé pour ce concours ont généralement confondu deux objets très différents, des élémentaires avec des abrégés. Resserrer, coarcter un long ouvrage, c'est l'abréger ; présenter les premiers germes et en quelque sorte la matinée d'une science, c'est l'élémenter ; il est facile de faire un abrégé de Mézerai, tandis qu'il faudrait un Condillac pour nous donner des éléments de l'histoire. Ainsi l'abrégé est précisément l'opposé de l'élémentaire ".

Mon plus grand désir serait que le présent ouvrage ne méritât pas la juste critique de l'illustre conventionnel. J'ai voulu faire un livre élémentaire, et non un abrégé. Prendre dans chaque science les faits dominateurs, fondamentaux, les exposer avec assez de détails pour qu'ils apparaissent bien clairement à l'esprit de l'enfant et se fixent solidement dans sa mémoire ; négliger les faits secondaires, éviter les tendances, trop souvent exagérées, à des applications pratiques qui semblent intéressantes et sont très souvent incompréhensibles, telles sont les règles principales que je me suis imposées.

Comme procédé d'enseignement, j'ai choisi la forme directe : le maître parle comme il le ferait dans sa classe, interrompu de temps en temps par quelques réflexions, parfois embarrassantes, de ses meilleurs élèves. La leçon court ainsi, je m'y suis efforcé du moins, alerte et vivante.

Je n'ai pas oublié que j'écrivais non pour des établissements d'enseignement secondaire, mais pour des écoles primaires, qui sont encore aujourd'hui presque toutes dénuées d'instruments scientifiques et de collections d'histoire naturelle, J'ai tâché de faire en sorte que mes leçons pussent être répétées dans le plus humble hameau. Les instruments que j'emploie pour les expériences existent dans les plus modestes ménages, et pour quelques francs, la foire prochaine fournira à notre instituteur le peu dont il aura encore besoin.

Car il est absolument indispensable que l'instituteur exécute devant les enfants quelques expériences : celles que j'ai décrites d'abord, d'autres ensuite, dont il trouvera l'indication dans les divers livres qui sont entre les mains des élèves. Quand ceux-ci lui en demanderont une, il faudra qu'il s'efforce de les satisfaire, dans les limites, bien entendu, des moyens d'action qu'il aura entre les mains.

Pour l'histoire naturelle, il pourra trouver autour de lui beaucoup d'échantillons utiles de minéraux, végétaux, animaux. Les enfants seront enchantés de courir le dimanche pour ramasser les éléments du petit musée scolaire, surtout si l'on inscrit sur chaque pièce le nom du donateur. Je ne parle que pour mémoire des collections acquises à des prix toujours trop élevés, et que, pour cette raison, on regarde avec respect sans oser s'en servir. Il faut bien se mettre dans la tête qu'un objet d'histoire naturelle destiné à l'enseignement doit être manié, et par suite, fatalement disloqué et cassé.

Ce n'est point par enthousiasme de profession que j'attribue aux sciences physiques et naturelles un rôle absolument prépondérant dans l'enseignement, et surtout dans l'enseignement primaire. Sans doute, il est indispensable de connaître les règles de la grammaire et les faits principaux de l'histoire. Mais les raisons des règles de la grammaire sont trop abstraites pour pénétrer dans l'esprit des enfants ; quant à l'histoire, qui osera dire que l'élève des écoles primaires y peut saisir le philosophique enchaînement des faits ?

Il en est tout autrement pour les sciences naturelles, qui exercent les sens, en donnant une habitude de voir juste et de tout voir, habitude qui devient une sorte d'instinct, et pour les sciences physiques, qui en outre de l'observation appellent à leur aide l'expérimentation, et habituent ainsi à ne rien croire sans que la preuve suive immédiatement l'affirmation.

L'idée de la toute-puissance des lois naturelles, de la régularité et de l'harmonie des phénomènes, de la continuité évolutive dans les faits, ressort, sans qu'il soit besoin de le dire, de l'étude des sciences naturelles et physiques, et s'empare de l'esprit. Plus de sorcellerie, plus de superstitions niaises, et cela, sans la moindre polémique. Je me permets de rappeler ici ce que je disais tout récemment à l'inauguration de l'école Alsacienne : "Les sciences peuvent seules enseigner la non crédulité sans enseigner le scepticisme, ce suicide de la raison ".

C'est à établir cette rectitude de jugement chez les enfants que j'ai voulu contribuer par le présent livre. Ce serait pour moi une grande joie et un grand bonheur que d'y avoir réussi.

Château de Bléneau, 15 juillet 1881.

PAUL BERT

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