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Oraison funèbre de MARIE NOËL
prononcée par S. Exc. Mgr FOURREY
Evêque de Belle
y
aux obsèques
célébrées en l'église Saint-Pierre d'Auxerre
le 27 décembre 1967

Excellence,
Monsieur l'Ambassadeur,
Monsieur le Préfet,
Madame la Vice-Présidente de l'Assemblée Nationale,
Monsieur le Maire,
Mes Frères,
C'est au successeur de Saint-Pèlerin, de Saint-Germain, de Jacques Amyot, qu'il appartiendrait normalement de prendre, ce matin, la parole, au cours de la cérémonie des funérailles de sa diocésaine, de celle que les amis de la poésie appellent si volontiers la Muse d'Auxerre.

Vous avez cependant voulu, cher Monseigneur, que l'ancien vicaire de la cathédrale auxerroise qui, ayant rencontré, voici plus de quarante ans, Marie Noël en sa ville natale, eut dès lors le privilège de bénéficier de sa très fidèle amitié, fût chargé de lui rendre un suprême hommage. Je vous en exprime ma profonde gratitude.

La cité d'Auxerre est en deuil. Elle vient de perdre la plus illustre de ses filles. Elle ne verra plus, dans ses rues montantes et pittoresques, passer cette vieille demoiselle Rouget, que les bonnes gens de la rue du Pont appelaient familièrement Mademoiselle Marie et que les lettrés, à travers le monde, connaissent seulement sous son nom glorieux de poète.

Depuis quelques années, celle-ci, presque aveugle, avait besoin d'un guide, même pour circuler dans les quartiers qui lui étaient, depuis l'enfance, familiers. En sa demi nuit, elle demeurait passionnément attachée à tout ce qui constitue le trésor ancestral de la ville qu'elle n'avait jamais quittée. J'ai reçu, il y a quelques semaines, son dernier livre, ce "Cru d'Auxerre", qui se présente aujourd'hui comme l'expression de ses adieux à ses concitoyens.

Les Auxerrois connaissaient la silhouette discrète de Marie Noël. Je ne sais si la plupart d'entre eux connaissaient son oeuvre et son âme. Vivante, elle n'aurait pas aimé qu'on en parlât, surtout dans son église paroissiale, et en sa présence. J'aurais certes respecté sa volonté. J'aurais craint qu'elle ne me répétât sur un ton de reproche ce qu'elle m'avait confié lorsque commencèrent à être livrés au public les secrets de ses "Notes intimes" : "J'en arrive à cette station de mon chemin de croix littéraire où il est dit (de Notre-Seigneur) : "Et ce qui lui fut bien plus sensible, ce fut de se voir exposé nu à la vue d'une foule immense de spectateurs" ". Mais maintenant que ses pauvres yeux se sont fermés à ce qu'ils pouvaient encore percevoir de la lumière d'ici-bas et qu'elle est entrée dans son éternité, elle ne me tiendra pas rigueur de la liberté avec laquelle je me permettrai d'évoquer sa grande âme.
*
Marie Noël est morte au terme de ce temps de l'Avent qu'elle affectionnait, l'avant-veille de cette fête de la Nativité du Seigneur qu'elle a, mieux que personne, inlassablement célébrée dans ses poèmes et dans ses contes. Ses funérailles ont lieu le surlendemain de Noël. Il y a là, jusqu'à la fin, ce qu'on pourrait considérer comme le signe d'une rare prédestination.

Elle n'avait pas choisi sans raisons le nom de poésie qui restera le sien dans les siècles à venir.

Son enfance avait été baignée dans l'enchantement de Noël. Et cet enchantement n'était pas seulement celui qui émane du folklore dont nos pères ont entouré la célébration de la Nativité du Sauveur. Ce n'était même pas celui que provoque dans le coeur des petits la découverte des jouets dans la cheminée, au matin de la nuit sainte. Pour la petite Marie, nous révèle son biographe, l'auteur de "la Neige qui brûle", Noël n'était pas un jour chargé de cadeaux ; la seule découverte qu'elle ait faite devant l'âtre ce jour-là, fut une lettre, censée envoyée du Ciel et signée: "Jésus qui t'aime". Noël, aux yeux de la fillette, c'était la venue sur terre de l'Enfant divin, l'entrée dans le monde du Fils de Marie. La Vierge remplissait sa fonction de Mère de Dieu et l'on sait quelle place elle tient dans l'oeuvre de Marie Noël. - "Je suis, m'a-t-elle écrit, toute vouée à Notre-Dame, ma mère et mon amie, depuis mon commencement jusqu'à ma fin". Mais il y avait surtout le bien-aimé, Jésus-Christ. Et c'est à la main de Jésus-Christ que l'enfant, sensible au delà de ce que l'on peut dire, éprouvait déjà le besoin de s'accrocher pour trouver le courage de vivre. N'a-t-elle pas rapporté - on s'étonnera de cette précision - qu'à la prière du soir, en la cathédrale dont elle fut paroissienne en ses primes années, quand le curé prononçait les paroles: "Vous m'avez tiré du néant", elle faisait tout à coup silence en elle-même. - "Il m'a tirée du néant, devait-elle écrire plus tard, - Ah! Seigneur, Seigneur, qu'avez- vous fait ? - si bien qu'il a été obligé après de donner sa vie pour me sauver...".

Au jour de sa première communion - étonnons-nous de nouveau - elle sollicita comme une grâce cette faveur étrange : mourir bientôt. - "J'ai longtemps espéré d'être exaucée", a-t-elle noté.

Dans un état d'âme aussi insolite, la trop impressionnable fillette n'avait qu'un recours : celui qu'elle pouvait trouver en Jésus-Christ, le Sauveur que la Vierge avait donné au monde, la nuit de Noël.

Celui-ci n'était pas, à ses yeux d'enfant, une figure perdue dans la nuit des temps. Il était quelqu'un de très proche, le Vivant par excellence, et elle a raconté comment, écolière, traversant un jour la cathédrale déserte, elle s'était approchée de l'autel du Sacré-Coeur, avait posé sa tête sur la pierre sacrée, puis candidement avait "demandé en mariage Jésus-Christ, Notre Seigneur".

Au reste, ce qui, plus que tout, incita la poétesse à revendiquer le nom de Marie Noël, allait être bien différent de ces épisodes enfantins. Elle avait grandi, elle avait oublié ses rêves de vie consacrée, elle était devenue, selon son expression "une jeune fille très humaine". Et soudain le malheur la frappa.

"Si j'ai été si habitée de mélancolie, a-t-elle écrit, c'est peut- être que j'ai subi deux chocs exceptionnels.

"Il est exceptionnel qu'une jeune fille de vingt ans trouve le (sur) lendemain de Noël son petit frère mort dans son lit.

"Cela s'est passé le 27 décembre 1904. (Aujourd'hui, 27 décembre 1967, nous pouvons célébrer le soixante troisième anniversaire de l'événement tragique).

"Ma mère a hurlé pendant des semaines. Moi, je fus en danger de tout...

"L'autre choc aussi (la déception cruelle causée à la jeune fille par l'anéantissement, en une journée de Noël d'un projet de fiançailles) fut exceptionnel.

Ayant rappelé de tels souvenirs, la narratrice ajoute: "Mais il est aussi exceptionnel pour le Fils de l'Homme de naître dans une étable et de mourir sur une croix. Comme si les enfants prédestinés au plus grand amour avaient besoin, pour grandir, du lait de la plus grande douleur".

Dès lors, la jeune fille qui déjà s'exerçait à la poésie avait trouvé son vrai nom. Elle serait Marie Noël. Et, dans son esprit, la fête qui célèbre la naissance du Sauveur comporterait toujours, à l'arrière-plan, le drame de la Passion.

Le Christ, en ses mystères joyeux et douloureux, lui apparaît en effet comme la seule réponse possible au mystère du mal et de la mort. Rappelons-nous le "Noël de l'Avent", où alternent les images de la Nativité et celles du Vendredi-Saint. Rappelons- nous la "Berceuse de la Mère-Dieu", avec sa strophe finale :
De mort, ô mon Dieu, vous n'en aviez pas
Pour sauver le monde, ô douleur, là-bas,
Ta mort d'homme, un soir, noire, abandonnée,
Mon petit, c'est moi qui te l'ai donnée.
L'enfant de Noël, porté bientôt au Temple pour la Présentation, inspire à la poétesse ces mots denses et terribles : "Offrir un enfant, c'est offrir un mort". Bossuet avait dit, en des termes de même frappe: "Qui m'engendre me tue".

Cette pensée revient, dans l'inspiration de Marie Noël, même lorsqu'il n'est pas explicitement question du mystère de la Nativité. Ainsi, dans ce "Chant de la divine Merci", au vocabulaire anthropomorphique, où elle prête au Fils de Dieu parlant à son Père ces paroles :

Père, ô Sagesse profonde
Et noire, vous savez bien
A quoi sert le mal du monde,
Mais le monde n'en sait rien.

Et le Verbe qui se fait chair continue :
Je veux, inclinant la tête,
Chercher à travers la mort
- La mort que vous avez faite -
Ce cri qu'il pousse si fort.
L'immolation du Calvaire amènera les hommes à s'incliner dedevant le mystère qui les révolte - le mystère de la mort.
Et pendant que je les aime
A mourir pour eux de mort,
Ils se diront que Vous-même
Les aimez malgré leur sort.
Après l'évocation de la mort du Sauveur, Marie Noël s'attarde souvent, longuement, à décrire d'avance ce qu'elle entrevoit de ses fins dernières.

D'abord, elle ne veut pas partir seule. Elle réclame le Viatique.

Allez me chercher Jésus-Christ.
Allez à sa porte cachée
Allez me chercher Jésus-Christ !
Livrez-le, candide bouchée
Au sort boueux de mes débris,
Pour en moi faire être qui dure,
Envers et contre mort, jetez
A corps et âme cette pure
Parcelle de Ressuscité.
Jetez, engloutie en ma perte
Dans la béante obscurité
De ma dernière bouche ouverte
La semence d'éternité.
Ces vers ont aujourd'hui pour nous un accent qui nous bouleverse. Nous savons en effet que Marie Noël a rendu son dernier soupir en recevant sa dernière hostie.

Ainsi munie du Viatique, elle pouvait s'engager dans la voie qui conduit à la "Vision".

Lorsqu'elle composa le poème qui porte ce titre - le plus haut sommet peut-être de la poésie religieuse française - Marie Noël avait 28 ans. La lecture des premières strophes, en leur réalisme à la Villon, serait dans cette église, à pareille heure, insoutenable. Je retiens seulement les strophes prodigieuses où elle décrit, après le dernier instant, le réveil de l'âme dans le matin éternel :
O mon âme, est-ce toi que j'ai si longtemps eue
Cachée entre mes os, captive dans mon corps
Sans pouvoir te t'ouvrir, sans t'avoir jamais vue
A travers ma poitrine et que voilà dehors.
Toi qui restas, fruit lent d'une graine profonde,
Tout le temps de ma vie à mûrir dans mon flanc
Et que d'un rude effort la mort a mise au monde,
Te voilà donc, mon âme, ô nouveau-né tremblant !
Ici prend place le passage où l'abbé Bremond remarquait peut-être trop exclusivement "l'humour céleste, la gaminerie angélique" de Marie Noël : l'entrée de la nouvelle venue dans l'assemblée des saints qui, tous, lui crient qu'elle s'est fourvoyée, n'ayant point pratiqué comme eux sur la terre la vertu à un degré héroïque. La pauvre accusée ne se défend pas, elle se contente d'adresser au Juge, à son bien-aimé Jésus-Christ, l'émouvante imploration :
Appelle la douleur, dis un mot, fais un geste,
Seigneur, fais !
Fais-moi souffrir, nettoie en moi tout ce qui reste
De mauvais.
Vite, ne laisse rien en moi qui te déplaise,
O mon Roi !
Vite, fais-moi souffrir, mais viens dans la fournaise
Avec moi.
En un autre grand poème, Marie Noël reprend le même thème : "Jugement". Cette fois, c'est elle-même qui s'accuse. Les strophes impitoyables ont en contrepoint, il est vrai, de confiants essais de plaidoiries. Et finalement retentissent les mots pleins d'espoir :
Comme tu me connais, ô Juge de minuit,
Juge-moi ! Mais sauve-moi comme tu m'aimes.
*
Pour ne rien omettre d'essentiel dans l'évocation du drame intérieur de Marie Noël, je dois signaler maintenant, au moins en quelques mots, qu'il y eut dans sa vie, à certaine époque, quelque chose de plus crucifiant que l'appréhension de la mort : ce fut l'épreuve qu'elle traversa avec l'impression torturante que le Christ, objet de sa foi et de son amour, lui manquait. A l'adresse du Sauveur apparemment perdu, elle a écrit ces lignes déchirantes :

"Vous m'avez tenue dans la nuit à distance infinie et il n'y a plus eu de mains entre Vous et moi pour nous joindre.

Mais, ô mon Dieu, je suis restée, même dans l'épouvante à votre ombre. Sans visage, je Vous ai adoré. Sans visage, je Vous ai dit : Oui ! Comme l'enfant qui tendait jadis un doigt naïf pour recevoir de Vous une alliance. Et quand je disparaîtrai moi aussi, quand je n'aurai plus, moi aussi, ni mains ni visage, peut-être sera-ce ce jour-là que s'accomplira la rencontre pour laquelle, d'année en année, Vous m'avez tant appelée, aspirée, égarée, gardée à Vous".

La période où, dit-elle, "il ne me restait plus rien pour vivre, hors je ne sais quelle espèce d'amour aux yeux crevés qui, sans plus rien voir, adorait encore ", prit heureusement fin.

Cette nuit obscure, dans les ténèbres de laquelle les "Chants et psaumes d'automne", ainsi que les "Notes intimes" sont par endroits comme plongés, eut d'ailleurs l'avantage de révéler Marie Noël à nombre d'âmes troublées dans leur foi et de leur faire entrevoir une aube d'espérance. Ne pouvait-elle pas leur dire: "Courage, j'ai passé par là ! J'ai oscillé dans le puits d'angoisse au bout de la corde en péril que soutenait d'en-haut je ne sais quelle main de Sauveur invisible. La corde ne s'est pas rompue. J'ai revu le Ciel".

Marie Noël s'expliquait son cas en constatant que d'autres avant elle - il en est jusque parmi les plus hautes figures de l'Histoire de l'Eglise - avaient été tenaillés par l'angoisse -, "cette angoisse qui, me disait-elle, semble bien être souvent l'eau noire des Saints. Une âme vraiment âme est lourde à porter".

Elle m'écrivait encore: "J'ai mené pour ma foi un dur combat et maintenant je puis dire que non seulement je l'ai gardée, mais que me voici en repos en mon Dieu comme dans un nid".

"En repos en mon Dieu comme dans un nid", tel est bien le mot qui résume tout, à l'heure où la chanteuse, qui si souvent s'est comparée au rossignol, vient de trouver en son Dieu le repos éternel.

Avec ce Christ qu'elle a tant aimé, elle a pu s'endormir dans la mort, en remettant son âme entre les mains du Père et en faisant écho à la parole sacrée : In manus tuas.

Bremond a écrit: "Parmi nos poètes de langue française, je n'en vois pas un que je préfère à Marie Noël. Comment la définir ? A Notre-Dame, la minute divine de Complies : In manus tuas. Cette voix d'enfant qui s'envole et nous avec elle".

C'est sur cette image que nous resterons. C'est cette prière d'abandon que nous voudrons, à notre tour, faire nôtre. Marie Noël nous y invite et je la cite une dernière fois, en reprenant le vers par lequel elle termine, dans "Les Chansons et les Heures", son poème de Complies :
Bonsoir, Père, reçois mon âme entre tes mains.
Amen.

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