Le fromage de Saint-Florentin
(Sur l'air de "Le pendu" de Maurice Mac-Na)

I

On dit q’nos poèt’ dans leu’langage
Ont depuis longtemps tout chanté,
La vign’, les vign’rons, l’grapillage
Sans oublier, la bounn’ santé,
La Saint-Couchon et les Limaces,
Comme aussi le Quartier latin ;
Mais, tous ont laissé dans leu’b’saces
Le fromage de Saint-Florentin.

II

Soun’usin’, c’est la belle vallée,
De nout dangereuse Armançon
Qui fait dir’ d’elle dans la contrée,
« Mauvais’ rivière et bon poisson »,
Près Ervy, Les Bouchons, Avrolle,
Montléu, Beugnon, Soumaintrain
C’est bin là, qu'il loug’ ma parole,
Le fromage de Saint-Florentin.

III

S’il n’est pas le roi des fromages,
C’est qu’tout l’mond’ n’est pas Bourguignon ;
Pas un’pât', dans les étalages,
Pourrait pourtant lui damer l’pion,
Heureus’ment qu’on n’lui fait pas fête,
Car, sans quoi, bientout à Pantin
L’on fabriquerait pou’nout’ tête
Du froumag’ de Saint Florentin.

IV

Pus on l’sent, pus on l’examine,
Pus on lui trouve ce cachet d’art
Qui, cheux lui, toujou’ prédomine
Quand i’n’est pas connu d’auf part.
Su’les tabl’ i’s’fait très modeste
Quand i figure’ dans un festin ;
Mais, le nez en prend pus que le reste,
Quand c’est du vrai Saint-Florentin.

V

Aujourd’hui, les Grands le délaissent,
Mais, ça n’fut pas toujours ainsi ;
Les froumag' qui les intéressent
Sont pus chers et n’val pas c’lui-ci.
Saint-Louis, Napoléon, Voltaire,
Jeanne d'Arc, Louis X le Hutin
N’sont-i’pas passés par Auxerre
Pou’manger du Saint-Florentin ?

VI

Quoi donc qui fait si bounne trogne,
A tous nos camarad’ vign’rons
Qui, chaq’ jour, pein’ à la besogne,
Suent et souftl’ comm’ des forgerons ;
C’est qu’après avoir bu la goutte
Et mangé deux bons chignons d’pain,
Ils empourl’ teurtous dans leu’houtte,
Du froumag’ de Saint-Florentin.

VII

Dans un dîner, c’est au froumage,
Que l’on goût’ si le vin est bon,
Si l'ramag’ s’rappourte au plumage,
Si l’Bordeaux vaut mieux que l’Mâcon
Car, pou’le déguster en maître
Et n’pas l’bouèr, comme un sacristain,
Pou’l’gousier, l’meilleur baromètre,
C’est l’froumage de Saint-Florentin.

VIII

Tous les froumag’ sont pour le poète,
Des confrèr’, sans savoir rimer ;
Et, pourtant, à lui, je lui souhaite,
L’même talent de s’faire estimer ;
Et, que ses vers soient aussi justes,
Aussi beaux et d’aussi bon teint
Que, bin gras sont les vers augustes
Q’fait parfois l’bon Saint-Florentin !

Louis Jeannequin - 1904

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Au secours ! Je suis persu !