Au secours ! Je suis perdu !

NOTICE HISTORIQUE SUR CHENY

Par M. l'abbé HORSON curé de Cheny.


CHAPITRE PREMIER

SITE, ETYMOLOGIE, VESTIGES ROMAINS, DÉNOMINATIONS SUCCESSIVES,
NATURE DU SOL, POPULATION, NOMS DES ANCIENNES FAMILLES.

Le Site- Cheny, au point central même du département de l'Yonne, est un charmant village, un bourg à la fois pittoresque et animé. Pour l'étranger venant de la vallée de l'Yonne, le château avec ses massifs de verdure, le pont avec ses arches rondes ; l'Armançon rapide et bleuâtre, ses bords escarpés, les ombrages et les maisons qui s'y reflètent ; un blanc filet d'eau qui y tombe avec un bruissement perpétuel ; l'église, sa tour antique, ses noirs contreforts ; les vieux ormes et les sapins du presbytère ; les abreuvoirs où se pressent des troupeaux ; les lavandières nombreuses et diverses qui vont et viennent ; tout cet ensemble prend une forme délicieuse qui répond à l'idéal des meilleures imaginations ; le regard du passant s'y arrête volontiers et s'y repose avec complaisance.

Le bourg, populeux, s'assied largement sur les derniers renflements du mont, qui sépare la vallée du Serein de celle de l' Armançon, pour finir à I'Yonne, si bien que le territoire communal fut longtemps délimité, et presque encadré, par les humides bords de ces trois rivières. Cette situation exceptionnelle aurait pu lui donner plus d'importance et de développement. Le port et la gare de Laroche ont fini par occuper cette position avec ses avantages. Les rues suffisamment spacieuses s'étendent et se croisent utilement, rayonnant, comme les plis de la main, vers le pont, la place et l'église. Les maisons, de bonne apparence, ont presque toutes l'agrément d'un petit jardin ; quelques-unes, de vrais parcs, pleins d'espace, d'air ou d'ombre. A certaines époques, les forêts de peupliers exhalent, de toutes parts, des senteurs balsamiques, dont l'atmosphère est saturée et assainie.

Si vous aimez le mouvement et le bruit, entendez ces sifflements, ces grondements, ces chocs saccadés : à vos pieds, vous avez le dépôt des machines de Laroche, et la Cité qui, sans une opposition singulière, eût été établie sur la rive gauche de l'Armançon, sous les murs du château. Ces chars fumants s'apprêtent à courir au nord, au midi, dans les quatre vallées ouvertes devant eux. Et ici, encore à deux pas, plein des eaux de l'Armançon, le canal de Bourgogne, dont les écluses retentissent, jour et nuit, de signaux sonores. Si vous aimez l'ombre et le frais, avancez dans la prairie, sous les saules et les peupliers, voici des profondeurs glauques, où le brochet est en embuscade ; un gué, où le courant s'irrite contre les rocs qu'il ne peut traîner plus loin ; le moulin hérissant ses barrages, ses passerelles, ses grands pieux noirs, avec ses bords à pics, ses cascades bruyantes, ses nuages de poussière humide, et sa roue mousseuse. Celui qui aime ce qu'on appelle la science, trouvera à chaque pas, dans le sol qui fléchit, de curieuses pétrifications, notamment en Ferte-Rive ; et, sur les bords rongés de l'Armançon, de gros blocs de caille ou conglomérats, dignes d'attention. Dans les sablières avoisinant l'Yonne, on pourra lui montrer les champs où des armées ont stationné et guerroyé; et où dorment de grands ossements parfois heurtés du soc de la charrue ; un peu plus haut, la Motte, énorme terrasse, en forme de cuvette, faite de main d'homme et dont nul ne sait l'origine. Si vous aimez les vastes et pittoresques horizons, escaladez la montagne voisine, qui touche Ormoy, et en vous orientant à propos, vous dominerez les trois vallées de l'Armançon, du Serein et de l'Yonne, et leur point de jonction. A droite, Brienon et son clocher qui reluit, Esnon et son pont neuf, tout blanc ; sur le côteau, Belle-Chaume, les crêtes de la forêt d'Othe, Bussy, Migennes, la Rotonde du dépôt, la Cité, Laroche, Brion, Saint- Cydroine et Joigny. Là-bas, à gauche, Auxerre et la silhouette de ses principaux monuments, Appoigny et sa tour, Chemilly, Chichery, Bassou, Charmoy, Epineau-Ies-Voves, et ici plus près, le Mont-Saint-Sulpice, Ormoy, et dans la vallée du Serein, Hauterive, Héry, Seignelay, Beaumont et Bonnard. - Quant aux relations commerciales et aux facilités de la vie, Cheny est à deux kilomètres à peine de la gare de Laroche, il ne fait qu'un avec là Cité ouvrière du chemin de fer, de sorte que les approvisionneurs y circulent continuellement, et parleurs appels variés font songer, d'assez loin, sans doute, aux fameux cris de la ville de Paris.

Etymologie.- On a proposé diverses explications pour donner l'étymologie de Cheny. Quelques-uns ont dit : C'était un lieu planté de chênes, l'orthographe primitive n'admet pas cette supposition. D'autres ont dit: C'était le Chenil des hauts et puissants seigneurs les de Montmorency. Cela se peut, au XVIIème siècle ; mais, bien avant les de Montmorency, Cheny avait son nom et son existence. Si j'osais, je hasarderais une autre version, et je dirais: Cheny, Kainée et Chiniacus, au neuvième siècle, est l'Echine du Mont, le Coin de terre où finissent à l'Yonne les vallées du Serein et de l'Armançon. Il paraît que cette opinion ne vaut rien, et doit céder devant celle des savants affirmant que Cheny, Canixcus est le fonds de terre échu par droit de conquête, ou autre, au romain Canius. Maintenant, qu'était-ce que Canius? Un guerrier frisé des légions de Jules César ? Un magistrat, un littérateur des siècles  suivants ? Je l'ignorerai longtemps.

Ce qui paraît évident à des gens judicieux, c'est que les Romains, soit aux jours de l'invasion, soit lors de l'occupation qui suivit, s'établirent certainement entre Bonnard, Bandritum, et Cheny, dans le quadrilatère formé par l'Yonne, le Serein et l'Armançon, dans un emplacement où des sources d'eaux vives abondent, et où les positions se défendaient d'elles-mêmes. J'ai ouï dire que c'est là précisément que J. César concentra ses légions avant l'effort suprême contre Vercingétorix, à Alise.

Vestiges romains. - Et, en effet, dans les travaux de terrassements nécessités par la voie ferrée de Laroche à Auxerre, et dans d'autres touilles très restreintes, près le Thureau des Prés, on a trouvé et l'on trouve assez communément des monnaies romaines à l'effigie de Tibère, Claude, Marcienne, Commode, des ossements de boucherie, et des cendres de bivouacs ou autres ;des squelettes, des poteries, des objets de bronze. Cette année, le 15 mars, j'y ai trouvé une hache de fer très grossière. L'an dernier, au chemin des vignes, on déterra une magnifique petite pièce d'or, à l'effigie de Tibère ;au revers, un génie debout. Le château de Cheny aura, tout simplement, pris la place d'un premier poste fortifié, formant tête de ligne, dominant l' Armançon, et, au besoin pouvant inquiéter le cours de I'Yonne.

Dénominations successives. - En 833, Chiniacus (Cart. gén. de l'Yonne, t. 1er, p.41). En 853, Caniacus (id., p. 66). En 864, Calniacus. En 1020, Caniniacus. En1141, Caniacum (Cart. de Pontigny, fol. 8, Vo, Bibi. nat., N° 03). En 1151,Seneasium (Bulle du pape Eugène III). En 1258, Chiniacum (abbaye Saint-Marien d'Auxerre). Au IXème siècle, Kainée (Liber Sacramentorum, des archevêques de Sens. BibI. de Stockholm). En 1143, Chaney (Cart. de Pontigny, fol. 18, VO). En1202, Cheni. En 1414, Chigny. En 1452, Chegny (abbaye Saint-Marien). En 1560,Cheny (Emigrés De Montmorency). En 1670, Cheniacum (Pouillé du diocèse de Sens). Définitivement, Cheny.

Cheny, au neuvième siècle, est du pays sénonais, du diocèse de Sens ; avant 1789, du doyenné de Saint-Florentin, de la conférence de Brienon-l'Archevêque ; de l’élection de Joigny, du bailliage de Villeneuve-le-Roi, de la province de l'Ile-de-France. En 1668, il est compris dans le bailliage de Seignelay. En1790-1793, Cheny fit partie du district de Mont-Armance, du canton de Mont-Fertile (Mont-Saint-Sulpice), mais en 1802 il fut rattaché au canton, justice de paix et doyenné de Seignelay.

Nature du sol. - Le territoire formé, pour sa plus grande partie de couches d'alluvions successives plus ou moins épaisses, est presque partout limoneux et fertile. Le lit de l'Armançon est une espèce d'argile noire très dure que les paysans appellent lave et qui imite bien la cendre durcie. Le sable de la rivière ne contient que très peu de granit. La montagne de calcaire moyennement dur, renferme quelques coquillages de l'espèce des Ammonites. L'étranger ne peut s'empêcher de remarquer la teinte et la grenure des soubassements des plus vieilles maisons et des assises de l'église et du pont, c'est une sorte de poudingue ou conglomérat, appelé vulgairement caille, coagulatum. Cette masse, composée de graviers de toutes sortes, d'une incroyable dureté, forme sur une vaste étendue, un banc imperméable, recouvert de terre végétale. Cette couche, impénétrable avec l'épaisseur des laves inférieures, peut expliquer l'humidité qui se maintient sur un sol élevé de sept ou huit mètres au-dessus du niveau de l'Armançon, puis les suintements fréquents à la Croix-Rouge, et l'existence d'un grand nombre de sources qui jaillissent sur le territoire en Ferte-Rive, au Coignot, aux Cavons, près l'église Saint-Pierre, vers le pont, au Vivier, aux Voèvres, au Port des Fontaines.

Du côté du cimetière et en Ferte-Rive, le sous-sol mobile contient d'intéressantes pétrifications, imitant la meulière, et où l'oeil reconnaît facilement des herbes, des débris de mousse, de joncs, et des feuilles d'ormes et d'aulnes.

Population.- En 1615, la moyenne des naissances est vingt-cinq et la population stationnaire depuis cette époque est d'environ sept cents âmes. Un pouillé de Sens, de 1670, énonce pour Cheny, quatre cent cinquante communiants. L'almanach Tarbé, de 1776, donne cent cinquante feux et quatre cents communiants. En août1795, lors du partage des communaux de Cheny, on compte six cent quarante-quatre individus. Depuis 1880, à la suite de la création d'un dépôt de machines aux abords du pont, une centaine d'ouvriers sont venus résider à Cheny avec leur famille, et la population s'est trouvée subitement grossie de plusieurs centaines d'habitants. Aujourd'hui, d'après le dernier recensement, elle atteint le chiffre de onze cent six.

Noms des familles. - Je pourrais citer quelques noms épars dans les archives des XlIème et XIlIème siècles. Ils se retrouvent à peu près au XVIème et sans recourir aux anciennes chartes, je copie dans les registres de catholicité, et dans l'ordre où je les rencontre, ceux qui figurent avant 1650 : Pasquet, Rollin, Champvin, Charon, Chambon, Moreau, Bonnard, Martin, Choppin, Garnier, Rougemont, Frontier, Bondoux, Valodin, Carré, Legros, Cornu, Huyard, Pierret, Gonnard, Chat, Rondot, Lefebvre, Millon, Cappé, Dangau, Mocquot, Bourrelet, Viollet, Miré, Gallois, Callé, Durand, Laforest, Vinot. En 1667, le 14 octobre, cent quatre personnes de Cheny vont recevoir la confirmation à Brienon. Dans la liste, se trouvent:  M Leboeuf, M Creveau, M Jean Deplame, recteur des Ecoles, Arnoult, Aulmont, André, Arpé, Bailly, Baudrier, Besanger, Beugnon, Beaunois, Bondoux, Butin, Bonneau, Carré, Chat, Chanvin, Du Bois, Denis, Danvau, Fontaine, Frontier, Gourdeau, Gallois, Guillaumard, Gallimard, Grosley, Gonneau, Gaillard, Gagnon, Garnier, Gounon, Jusseaulme, Lefebvre, Lièvre, Liardot, Marie, Martin, Mérat, Moreau, Moussé, Pasquet, Prin, Pruneau, Rollin, Reignot, Rougemont, Rondot, Renard, Roy, Valodin, Viollet.

Sommaire
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V

Document "Cheny mon Village"