L’Armançon,
dont le nom signifie courant, tombe dans l’Yonne à deux kilomètres au-dessous
de Cheny, après un parcours de 200 kilomètres. Cette rivière est le principal
agrément du pays. Tout le monde connaît le vieux dicton :
«Armançon
Mauvaise rivière et bon poisson.»
Ce dicton se
justifie pleinement .ici, parce que la rivière toujours rapide, souvent
torrentielle, aime à déplacer son lit et que parfois, en vingt-quatre heures,
elle croît de trois mètres, et devient jaune et violente, comme le Tibre, et
parce que, même en été, quand elle est calme, elle a, dans certains endroits,
comme à Fouchy et en Ferte-Rive, des gouffres qui font peur et où plusieurs ont
péri. Il n'est point d'année où elle ne promène, sur ses rives, ses ondes
tumultueuses. En 1697, le 24 juin, elle était « si prodigieusement grosse
qu'elle bouchait les arches du pont et que les eaux refluaient jusqu'au moulin
de Migennes. » Et M. le Curé d'alors croit devoir dire: « ce que je certifie véritable. » La
plus grande crue survenue depuis, et qui est celle du 25 septembre 1866, n'a
pas atteint tout- à-fait ce niveau, il s'en manquait peut-être vingt-cinq
centimètres. On peut voir sur les murs de la fontaine Saint-Pierre, à l'étiage,
les marques diverses des crues les plus fameuses de ce siècle: celles de 1836,
de 1846, du 25 novembre 1852, du 14 mai 1856 et surtout celle de 1866.
La deuxième partie du dicton n'est pas moins vraie ; bon poisson, de chair exquise tenant à
la rapidité et à la nature des eaux vives. On y trouve toutes les espèces d'eau
douce connues, depuis le minuscule véron jusqu'aux énormes brochets et saumons.
Les meilleures sont l'anguille, la perche, le brochet ; la truite n'y est
point rare. Autrefois, dans les baux de location du moulin, et autres fermages
riverains, il était stipulé que le preneur, entr’autres redevances, serait tenu
de fournir quelque chose comme six belles anguilles ou six livres de beau
poisson. Le bon poisson appelle forcément les bons pêcheurs ; ici, ils
sont d'une habileté inouïe, usant de tous les artifices et plongeant même au
besoin dans les plus profonds repaires. Si les gros brochets de I'Yonne
dépassent Cheny et remontent jusqu'à Brienon, ce n'est pas du gré des susdits
pêcheurs. Depuis plusieurs années, l'Etat a renoncé à son droit d'amodier la
rivière ; le droit de pêche est revenu aux riverains qui, généralement,
sont assez accommodants.

Le Pont.
- Le pont de Cheny, dit M. Quantin, est du XVIème siècle. Il a six arches.
L'Annuaire de l'Yonne (1853), en donne le dessin. Je voudrais bien pouvoir dire
depuis combien de siècles existe un pont ici ; les documents positifs me
manquent. L'abbé Henry, dans son histoire de Seignelay, prétend trouver à notre
pont actuel, tous les caractères d'une construction romaine. Je me demande ce
qui, pour lui, constitue ces caractères. Comme si les Romains n'avaient pas eu
aussi des ponts de bois. Cependant, j'incline à croire que les Romains avaient
un pont à Cheny et à l'emplacement présent. Le gué n'était pas souvent
praticable. Je ne veux point entrer dans la discussion relative à Bandritum
que la critique moderne place à Bonnard; il y avait certainement entre
Bonnard et Cheny qui se touchent presque, une voie très ancienne aboutissant au
pont de l'Armançon. Le vieux chemin de Ligny, dont parle un titre de 1228, et
qui s'appelle aussi chemin de Bourgogne, aboutissait également au pont. En
1243, le pont existant était en bois. En 1815, la petite arche du côté gauche,
était une passerelle mobile qu'on levait et qu'on abaissait à volonté, pour
obtenir plus sûrement le péage, sans doute. Aux temps où les pieux pèlerinages
étaient dans les moeurs, beaucoup de fidèles se rendant à Alise-Sainte-Reine
passaient par Cheny ; les registres relatent, avec circonstances, les décès de
plusieurs étrangers et les honneurs religieux que leur furent rendus à cause
des chapelets et autres insignes trouvés sur eux.
De temps immémorial, les droits de péage, en dessus et en dessous le pont appartiennent
aux seigneurs de Cheny qui l'ont évidemment fait construire. En 1243, Jean de
Seignelay permet aux moines de Saint-Rémy d'établir un moulin à courtines près
du pont, pourvu qu'ils laissent la voie libre à la navigation. L'usage de
moulins sur les ponts était, alors, très fréquent.
En 1484, à la suite des guerres avec les Anglais, Philippe de Savoisy allège la redevance
qu'il percevait à Cheny sur la rivière, et la réduit de trente sols à dix sols.
« En considération de ce qu'au moyen des guerres qui dernièrement ont eu
cours en ce pays, ladite seigneurie, et même ladite rivière sont réduites à une
petite valeur. » (Archives de l'Yonne).
Aujourd'hui, un peu en aval de Cheny, on a construit deux nouveaux ponts pour les voies
ferrées, un pour la ligne de Nevers, un autre pour la ligne départementale
suivant la vallée du Serein.
Le moulin. - Si je parle du moulin de Cheny, c'est parce qu'il est
extrêmement ancien et des plus pittoresques. Dès l'origine, il appartient aux
religieux bénédictins de Saint-Rémy qui étaient à. Sens, dès le sixième siècle.
L'ordre bénédictin est de ceux qui ont le plus contribué au progrès de
l'agriculture et à. la civilisation de notre pays. Pour leurs établissements
ils savaient choisir toujours des emplacements qui dénotent un sens pratique
absolu. Actuellement le moulin de Cheny ne tourne plus. Dans l'intérêt local,
je regrette qu'une pareille force reste oisive et inutile. Je sais que les
meuniers n'y firent point toujours fortune : mais on pourrait essayer
d'une autre industrie ; par exemple, dans notre siècle de lumière, en tirer de
puissants foyers d'électricité.
En 1243, Jean de Seignelay, qui avait commencé à bâtir un moulin à. Cheny, sur l'Armançon,
au-dessous du moulin Saint-Rémy, ayant vu les titres de celui-ci, par
l'intervention de prud'hommes, renonça aux droits qu'il pouvait avoir à cet
égard sur l'Armançon, depuis le moulin des moines jusque à l'Yonne. Les prés
s'étendant au-dessous du moulin portent encore le nom de Saint-Rémy. On y
tenait les foires, trois fois par an, le jeudi de la Passion, le 16 août, jour
de la fête de saint Roch, et le 4 décembre, jour de Sainte- Barbe. Je remarque
que ces trois jours coïncident avec une fête religieuse en honneur autrefois
dans le village. Il y avait une confrérie de Saint-Roch, une confrérie de
Sainte-Barbe, et un autel dédié à. Notre-Dame-du-Rosaire. L'Armançon a déplacé
les prés Saint-Rémy pour les reporter sur la rive droite. En 17781e moulin
n'appartient plus aux religieux, mais aux de Montmorency. Le 4 novembre, il est
loué au sieur Lhéritier, meunier de Gurgy, pour 54 ans, qui commenceront à
l'expulsion du meunier actuel. Les chômages et accidents, causés par le passage
des trains de bois, seront supportés par le locataire. Il a le droit de pêche
dans le vannage et dans cinq toises au-dessous : bail conclu moyennant,
par an, trois cents francs et six anguilles.
Pour le service de la navigation, il y avait là un éclusier attitré, chargé de la
surveillance et du fonctionnement du perthuis. En 1805, c'est un nommé Coignée ;
souvent il repêche des cadavres : les registres mentionnent minutieusement
ces lugubres trouvailles faites dans l'Armançon et dans I'Yonne.
Document "Cheny mon Village"