Au secours ! Je suis perdu !
Ce texte, ecrit au jour le jour en juin 1940 est dédié à M. Charles Boursin. Son auteur est anonyme, d'après les indices donnés dans le texte, il semblerait que c'était un employé de mairie ne résidant pas dans la commune.

A Monsieur Charles Boursin,
Je suis heureux d'offrir la primeur de ces quelques notes sans prétention, en témoignage de la vive amitié que j'ai ressentie pour lui, dès notre première rencontre.
Cheny, le 5 août 1940

Vendredi 14 juin 1940

L'avance des troupes allemandes est générale et rapide aux dires de nombreux habitants des nouveaux départements envahis qui traversent Migennes ou Cheny et qui cherchent asile vers le centre de la France.
A midi, les soldats français en cantonnement à Cheny sont alertés sur cette avance, en vue des dispositions à prendre.
L'après-midi est longue ; chacun est anxieux ; chacun se demande de quoi demain sera fait. Le bruit court que les allemands ont fait, la veille, leur entrée à Paris, déclarée «ville ouverte» par le Gouvernement français pour la préserver des horreurs des bombardements.
A 19 heures, les rues de Cheny sont plus tranquilles, c'est probablement l'heure du dîner.
Jusqu'à 21 heures, circulation assez intense de voitures, de bicyclettes et de piétons dans Cheny.
Des habitants se préparent à partir, d'autres vont quérir des nouvelles ; des évacués continuent de traverser la commune, effectuant leur pénible pèlerinage.
A 11 h 10, le tambour se fait entendre. Les oreilles sont tendues, les cœurs haletants. Le garde-champêtre auxiliaire Bondoux annonce l'ordre d'évacuer Cheny.
Aussitôt c'est le désarroi ; un grand remue-ménage s'opère dans les rues, on se parle, on s'interpelle à haute voix.
Les hésitants subissent l'influence des décidés à partir.
De nombreux départs ont lieu, qui font de cette nuit une nuit blanche pour tous.

Samedi 15 juin 1940

La matinée est lourde de menaces.
Le triste cortège des évacués continue dans la direction de Chablis ou d'Auxerre, pour ne parler que de ces deux villes.
Les soldats français cantonnés à Cheny sont répartis dans la commune en plusieurs groupes pour essayer de la défendre. Ils se plaignent de manquer de munitions. Est-ce possible !
Un bon groupe défend l'entrée du pont sur l'Armançon.
A 10 heures, le bruit court que les avant-gardes allemandes sont à Sens et même aux approches de Joigny.
L'énervement, plus que la crainte, se lit sur les visages.
Migennes a été bombardé par avions le matin même, vers 5 h 30. Huit bombes seraient tombées à proximité de la gare, causant morts ou blessés.
Les fenêtres des maisons de Cheny en ont tremblées.
De nombreux avions survolent la région ; ils volent à basse altitude.
A 10 h 30, ordre est donné aux soldats français de quitter à leur tour Cheny.
Ils pillent le magasin de Mme Lesouple pour se procurer des bicyclettes, ainsi que l'épicerie Vaurelle pour remplir leurs musettes des denrées qui leur paraissent indispensables, sans oublier le vin.
A midi, nouveau bombardement sur les environs.
Les rues sont désertes, de temps en temps passent encore des évacués.
A midi quarante, un lieutenant français passe à cheval ; son cheval est éreinté ; il marche au pas.
Il me signale que les allemands sont à 6 km seulement, il me demande si je reste. Ma réponse est affirmative. Il poursuit son chemin.
A 13 h 15, arrivée des allemands à Cheny. Ils filent à toute vitesse ; ils sont tous motorisés.
Quelle peine dans tous nos cœurs de français !
Qui aurait pu supposer, il y a quelques jours, que le 15 juin, à 13 h 15, les allemands seraient à 20 km d'Auxerre ?
Plus d'électricité.
Plus de gaz.
Entre 15 et 17 heures, on perçoit des coups de fusils venant de la direction de Bassou. Ces coups sont très espacés.
Riposte des allemands par leurs mitrailleuses et leurs avions (nous apprendrons deux jours plus tard que cette fusillade a été le fait d'une partie des soldats qui étaient à Cheny et qui s'étaient postés dans les bois de Bassou à la fin de la matinée après leur départ de Cheny).
Fin d'après-midi triste, anxieuse.
Les cœurs sont serrés, les estomacs contractés.
Il semble qu'on vive un rêve, un affreux cauchemar.
Et, cependant, c'est la réalité qui nous apparaît telle qu'elle est, dépouillée, cette fois, de tous les mensonges dont nos gouvernants se sont plus à abreuver le bon peuple de France à qui la vérité avait été promise bien des fois, ces temps derniers particulièrement.
Il faudra que les responsables rendent des comptes, l'heure venue et que certains partis politiques, qui ne voulaient rien voir, se taisent.

Dimanche 16 juin 1940

Matinée triste.
Pas de messe.
Les chiens abandonnés aboient ou circulent dans les rues.
Il en est de même des bestiaux qui beuglent et qui font la navette entre la ferme de leur propriétaire et l'Armançon.
Pauvres bêtes !
A 15 heures, réunion des hommes près de l'église, sur la place.
Pour ne pas donner aux allemands – qui passent sans cesse en motos et en autos – l'impression d'une réunion dirigée contre eux, il est jugé préférable de se rendre à la mairie.
Nombre des hommes présents : 28.
Il est aussitôt décidé de distribuer entre les habitants restés à Cheny, au nombre d'une soixantaine peut-être, les pommes de terre, le vin et le café que les soldats français ont laissés dans leur départ précipité.
Le stock de pommes de terre est de 1.500 kg environ.
En raison de l'absence de la municipalité toute entière, il est nommé un Comité municipal de cinq membres pour gérer la commune et prendre les décisions imposées par la situation. Sont choisis Messieurs Boursin (Charles), Bonnerot, Gillard, Letourneur et Burgat.
Pendant cette réunion tenue en plein air dans la cour de l'école des garçons, nous assistons au pillage de la salle des conférences où avaient été emmagasinés par les soldats français : chaussures, caleçons, chemises, mouchoirs, serviettes, etc.
Ce pillage est fait par des habitants de Cheny. Mais est-ce un pillage, à dire vrai ?
Les rues sont parcourues par des bestiaux errants qui beuglent et par des chiens qui appellent leurs maîtres. Ces chiens deviendront-ils méchants s'ils sont privés de nourriture ?
Aussi, la question se pose-t-elle de les abattre ?
Mais par qui ?
Défense de tirer un coup de fusil ou un coup de revolver. Seuls les allemands auraient qualité pour se charger de cette opération mais, faute de temps, la demande ne leur en a pas encore été faite.
Aux bestiaux et aux chiens qui circulent en ville, il faut ajouter les innocents lapins abandonnés, eux aussi, par leurs propriétaires.
Dans l'abattoir, chez M. Boutheron, il est découvert une certaine quantité de viande tuée et comestible. Hélas, plus de boucher !
Heureusement que M. Delouche (mécanicien retraité de la SNCF) s'offre de la débiter grossièrement.
Par ailleurs, chez un boulanger, il est également découvert 1.000 kg environ de pain fabriqués d'avance par les soldats français qui étaient cantonnés à Cheny. Chaque habitant, chaque passager peut ainsi, à sa grande joie, être ravitaillé.
Pour n'oublier personne, le garde-champêtre Bondoux est chargé de recenser les femmes seules demeurées à Cheny et terrées chez elles dans la crainte de se trouver en contact avec les soldats allemands.

Lundi 17 juin 1940

10 heures - Première réunion du Comité municipal.
Elle se tient dans une classe au 1er étage.
Il est décidé :
- de continuer la distribution du vin, des pommes de terre, de la morue, etc. abandonnés par les soldats français,
- de mettre en lieu sûr les légumes secs également abandonnés,
- d'inscrire les habitants rentrants, quelques uns commencent en effet à rentrer,
- de faire annoncer la vente de la viande découverte chez Boutheron, à raison de 5 francs la livre, quel que soit le morceau.
M. Mosny a offert ses services qui sont acceptés d'emblée. C'est lui qui prépare, découpe et pèse, aidé à la caisse par Mme Burgat et son fils André, âgé de 19 ans. Quantité de viande vendue pendant cette première journée : 75 kg.
Pour désinfecter la boucherie – le temps étant très chaud – la précaution es prise de «garer» de l'eau de Javel et du grésil.
La diminution de la quantité de glace donne des inquiétudes pour la bonne conservation de la viande.
Mme Veuve Gauthier nettoie la boucherie après terminaison de la vente.
Il est vendu un peu de saindoux par paquets de 250 gr, les bénéficiaires en sont tout heureux.
A la fin de cette journée, il est signalé la rentrée du maire M. Gallois.

Mardi 18 juin 1940

10 heures - Deuxième réunion du Comité municipal, toujours dans une classe au 1er étage.
Nous emmagasinons dans cette classe différentes caisses de provisions provenant de la cuisine des soldats français. Elles contiennent des macaronis, des nouillettes, etc.
Elles seront les bienvenues en cas de disette ou de ravitaillement difficile.
14 heures – Deuxième jour de vente de viande chez Boutheron. Elle durera jusqu'à 17 heures.
M. Mosny alimente de son mieux un petit cochon appartenant à M. Boutheron et laissé par lui.
Les allemands donnent l'ordre de débarrasser, en 20 minutes, la route d'Ormoy et la rue Gambetta des obstacles qui les encombrent et que les soldats français y avaient placés, en vue de retarder l'avance allemande. Quelle ironie du sort, n'est-ce pas ?
Les allemands trouvent que les civils français qu'ils ont chargé de cette besogne ne vont pas assez vite. Ils tirent deux coups de révolver pour les faire presser. Se borneront-ils à ce geste symbolique ?
Les français présents se le demandent chacun en son for intérieur.
17 heures – Arrivée d'un petit groupe de soldats allemands précédant, pour le cantonnement, une compagnie de 60 hommes, tous fantassins.
Je leur fais visiter successivement : la cour de la mairie, la salle des conférences, la maison de M. Decroix et diverses granges. Aucun de ces lieux ne leur plait. Un soldat allemand esquive alors, dans la rue, quelques pas de danse, afin de montrer que s'il existe un dancing à Cheny, ce dancing pourra peut-être convenir, s'il est propre et de dimensions suffisantes. Le dancing de Murat leur est ouvert. Ils n'en veulent pas non plus.
Leur choix se porte finalement sur l'école des filles où, selon eux, ils seront tous réunis.
Je fais entrer l'officier allemand, chef du détachement, dans une classe. A ma douleur, je lis sur le tableau noir la phrase suivante écrite à la craie «Vive notre douce France».
Dans ce moment pathétique, ces quatre mots, combien significatifs et combien inattendus, me font monter les larmes aux yeux. Je me raidis pour oublier cette émotion et n'en rien laisser voir à l'officier allemand, ainsi qu'aux trois soldats allemands qui l'ont rejoint.

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