Au secours ! Je suis perdu !
Recherches historiques sur la rivière d'Armançon,
le flottage des bois des comtes de Tonnerre au XVIe siècle, etc.

par Maximilien Quantin
Société des Sciences historiques et naturelles de l'Yonne - Auxerre - décembre 1887

Extraits de l'ouvrage concernant le cours de l'Armançon à Cheny

Dans le CHAPITRE I, on lit :
Depuis sa source jusqu'à son embouchure dans l'Yonne à Cheny, au lieu dit la Bouche, l'Armançon, descendant rapidement des montagnes de l'Auxois, arrose un grand nombre de villes et de villages. Nous citerons les principaux lieux : Gissey-le-Vieil, Montigny, Semur, élevé sur des escarpements granitiques, au pied desquels coule la rivière qui défend l'approche des remparts et des tours ; Genay, Quincy-Ie-Vicomte ; et, en entrant dans le département de l'Yonne, Aisy, Nuits, Ancy-le-Franc, Tanlay, Tonnerre, Flogny, Saint-Florentin, Brienon et Cheny.
(...)
Il est fait mention de l'Armançon en 833 et de la terre de Cheny, qui en est voisine, et que possédait déjà l'abbaye Saint-Rémy, de Sens, et aussi en 878 dans une charte du roi Louis pour son fidèle Baldric. Dans l'une des chartes, la rivière est appelée Ormentio et dans l'autre Hermentaria.
(...)
En 1185, Augallo, sire de Seignelay, traitant avec les moines de Saint-Rémy de Sens, seigneurs en partie de Cheny, reconnaît que l'abbé pourra construire deux moulins, l'un près du pont de ce lieu et l'autre au-dessus, de manière que la voie, pour le passage des bateaux de l'autre côté de l'eau, reste encore d'une toise de large.
En 1273, Jean, autre seigneur de Seignelay, qui avait commencé de bâtir un moulin à Cheny, au-dessous de celui des moines de Saint-Rémy, ayant vu leurs titres, renonce à tous ses droits sur l'Armançon depuis Cheny jusqu'à l'Yonne, et déclare que les moines pourront établir un autre moulin sur la rivière, près du pont, "en réservant la voie pour le passage des bateaux".
Les archevêques de Sens, seigneurs de la baronnie de Brienon au XIVe siècle et depuis, se faisaient envoyer par le doyen de cette ville, leur régisseur, à Sens et à Paris, les produits de leur terre en vins, en blés et en avoine. Les comptes de recettes et dépenses qui relatent ces faits ne sont pas toujours très précis sur la nature des moyens de transport par eau. On voit bien amener les vins et les grains au port de Brienon ; quelquefois même c'est un marinier de Joigny, Jean Dabbé, qui mène dans ses bateaux 14 muids d'avoine et 12 muids 6 setiers de froment ; et, dans le même compte, Denizot, de Fontaine, part du port de Laroche le 13 décembre 1366 et arrive à Paris le 30 du même mois, pour conduire en bateaux 31 queues de vin.
Dès ce temps-là, l'administration de Paris paraît s'être préoccupé de l'utilité dont pouvait être l'Armançon pour aider à l'approvisionnement de cette ville, car le jeudi, lendemain de Saint-Loup 1367, des officiers de l'archevêque, messire Guy et l'official de Saint-Julien vinrent à Brienon avec le lieutenant du prévôt des marchands, le maître du Pont de Paris et six chevaux, "pour visiter la rivière, comment elle portast navée". On ne connaît pas la suite qu'a pu avoir cette sorte d'inspection ; elle est intéressante cependant pour l'histoire de la navigation sur l'Armançon.
Nous continuerons à extraire des comptes de la terre de Brienon ce qui peut éclairer notre sujet.
La même année 1367, on menait de Brienon à Sens, à Noslon et Paris des vins et des grains pour l'approvisionnement des hôtels de l'archevêque en ces divers lieux. On emploie même, pour les transporter, Jacques Delaloge, marinier à Bassou.
Aux XVe et XVIe siècles, on se sert toujours de la rivière pour envoyer à l'hôtel de l'archevêque les vins et les grains nécessaires à sa maison. Tantôt ce sont des charretiers qui charroient les grains depuis le port de Brienon jusqu'à la rivière, pour les mener de là à Sens, tantôt d'autres mènent "par eau, de Brienon à Sens" 19 muids de vin.
En 1452, Thévenin Thuault, marinier, conduit par eau, de Brienon à Sens, les vins et les foins de la récolte amenés au port par un charretier.
Les pièces de dépenses sont plus précises que les comptes dans leur rédaction et confirment ce que l'on sait sur la navigation, au moins depuis Brienon.
En 1486, Philippon Rousseau donne quittance de 27 s. 6 d. "pour charroy des grains de Mgr depuis Brienon jusqu'à la rivière, pour mener par eau jusqu'à Sens".
Un marinier de Joigny déclare avoir mené par eau, de Brienon, Noelles et Cheny jusqu'à Sens "pour Mgr", 31 muids 6 setiers de froment, avoine, pois et fèves.
En 1536, Jean Deline, métays (fermier) de Bouy, reçoit du receveur de Brienon 4 livres 5 sols pour avoir charroyé, depuis la maison de Mgr audit Brienon, 85 muids de vin jusqu'au port de la rivière d' Armançon.
Enfin, en 1539, le receveur de Brienon fait conduire à Saint-Denys-en-France 220 muids de vin et 11 autres pour le remplissage, menés au port de Brienon.
L'absence de documents postérieurs ne nous permet pas de continuer la démonstration que nous avons entreprise. Ajoutons-y une preuve de la navigation sur l'Armançon à cette époque et bien au-dessus de Brienon, à Germigny, où l'on construisait des bateaux d'assez grande dimension.
En 1502, Pierre Loré, charpentier de bateaux à Germigny, fait marché avec Jean Henriet, voiturier par eau à Auxerre, pour construire un bateau de 11 toises et demie de long sur 11 pieds de large "à rendre flottant sur la rivière dite la Bouche d'Armançon", c'est-à-dire à Cheny, où l'Armançon se jette dans l'Yonne.
Dans le CHAPITRE II, on lit :
En 1552 existaient encore à Tonnerre deux "gentilshommes florentins", nommés Michel et Geoffroy Gemyot, frères, qui faisaient aussi des affaires de commerce. Ils traitent alors avec Geoffroy de Cenamy, qui représente le comte et la comtesse de Tonnerre, et s'engagent à faire flotter 1 200 voies de bois de moule à 63 bûches par moule, à prendre au port de Saint-Martin-Molôme et de les flotter et mener jusqu'au port de la Bouche-d'Armançon, lieu du chargement des bois pour Paris.
(...)
Les bois charroyés depuis la forêt de Maulne seront déposés sur le port de Saint-Martin-Molôme, sur le bord de l'Armançon. Les 12 000 voies de bois représentent 24 000 stères d'aujourd'hui. Les Gemyot s'engagent à commencer le flottage le 1er octobre, deux jours après la date du marché, moyennant 6 sous par voie, et de continuer pendant les trois années suivantes. Ils ne feront pas flotter moins de 4 000 voies à chaque f1otte, ce qui devait former une quantité considérable de bois.
Le comte devra apporter au port Saint- Martin l'argent nécessaire pour payer les ouvriers employés à chaque flotte huit jours avant que les sieurs Gemyot veuillent jeter les bois du flot sur la rivière.
Aussitôt le flot arrivé au port de la Bouche-d'Armançon, les Gemyot feront tirer le bois hors de l'eau, le commis du comte comptera les bûches une à une et, s'il yen a quelques-unes de perdues, les entrepreneurs paieront le manquant au prix de 37 sous par voie. Le chargement sur bateaux devait suivre sans doute, mais nous n'avons pas trouvé de marchés qui relatent cette opération.
Dans le CHAPITRE III, on lit :
Quoiqu'il en soit, les marchands de bois pour l'approvisionnement de Paris faisaient flotter en trains sur le port de Brienon leurs bois descendus du pays tonnerrois et amenaient ensuite ces trains dans le biez au-dessus de Cheny. En 1687, on tirait encore le flot des bois au-dessus du pont de Brienon, où se fabriquaient les trains composés de neuf coupons ; les meuniers recevaient des marchands, pour leur salaire, une légère indemnité de 20 sols par train pour leur aide dans le passage du pertuis de Brienon et la conduite jusqu'à celui de Cheny.
Dans le CHAPITRE IV, on lit :
L'administration des Ponts et Chaussées portant son attention sur l'amélioration des rivières et autres cours d'eau secondaires provoqua, en 1856, la formation d'un syndicat pour arriver au curage et à la réglementation de l'Armançon, qui fut constitué définitivement en 1860 et dont le siège était à Tonnerre. Mais, depuis l'établissement de la navigation continue sur la rivière d'Yonne, l'utilité de l'Armançon pour le flottage devint nulle ; les dépenses d'entretien par l'Etat sans fruit pour lui. Depuis 1869 jusqu'en 1876, le Conseil général de l'Yonne, parlant de l'Armançon, répète, chaque année, comme un glas funèbre "que le flottage n'existe plus, qu'elle ne présente plus d'intérêt au point de vue de la navigation, et que, lorsque la navigation sera continue sur l'Yonne, il n'y aura plus aucune utilité à maintenir l'Armançon comme rivière flottable".
Sur la demande même du Conseil municipal de Brienon, et après enquête dans les communes intéressées, un décret du 7 mai dernier a prononcé le déclassement comme rivière flottable de la partie de l'Armançon comprise entre Brienon et son embouchure dans l'Yonne. Toute la partie antérieure de la rivière ne comptait déjà plus comme rivière navigable ni flottable.
Dans le CHAPITRE IV, on lit :
Cheny - Pont à six arches à plein cintre ; XVIe siècle. Il n'existait pas en 1506.

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