Chapitre II Du flottage des bois sur l'Armançon et la Laigne Vente des coupes de bois des comtes de Tonnerre au XVIe siècle |
|
Dans notre Histoire de la rivière d'Yonne,
nous avons relaté les principales lois et les règlements qui régissaient
autrefois les forêts et leur exploitation pour l'approvisionnement de Paris. Dès
le XIVe siècle, les maîtres des eaux et forêts recevaient des ordres pour faire
la visite des forêts, mais seulement de celles qui appartenaient au roi. Ce
n'est qu'au XVIe siècle que la juridiction royale s'étend sur les bois des
particuliers au nom de l'intérêt public et pour l'approvisionnement de Paris.
Nous n'entrerons pas ici dans l'analyse des ordonnances qui n'ont rien de
particulier au pays Tonnerrois. On pourra consulter au besoin, sur ce sujet, le
volume de Saint-Yon, et Delamarre, Traité de la police.
Le flottage des
bois, même à bûches perdues, n'a jamais pu avoir lieu à Semur ni sur tout le
haut Armançon, par une raison, majeure, assavoir que les moulins y ont de tout
temps été pourvus de grands biez avec déversoirs en granit qui s'opposent à tout
transport des bois. La tradition rapporte cependant qu'on a flotté à bûches
perdues, mais depuis Buffon seulement. Nous ne parlerons ici que des faits
établis par des actes authentiques.
Il a existé de tout temps, dans le
Tonnerrois, deux forêts importantes, savoir : la Garenne de Tonnerre, contenant
494 hectares, et la forêt de Maulne, commune de Cruzy, qui avait, suivant
Pithou, au XVIe siècle, 6 400 arpents et qui comprend encore aujourd'hui plus de
1 800 hectares, sans parler des bois des communautés d'habitants voisines
aménagés dans la même forêt par les anciens seigneurs. Ces deux forêts
appartenaient aux comtes de Tonnerre, et quand, au XVIe siècle, Paris, qui avait
dévoré les bois de son voisinage, chercha au loin de nouvelles ressources de
chauffage et de bois de construction, les forêts du Tonnerrois se trouvèrent
tout à la portée de ses marchands de bois et "voituriers d'eau", qui purent
les faire mener à la grande cité par le moyen de l'Armançon, de I'Yonne et de la
Seine.
Les comtes de Tonnerre trouvèrent là un précieux débouché pour la vente
des coupes de leurs bois, qui étaient pour eux d'un gros revenu. Les protocoles
de Me Petitjehan, notaire à Tonnerre pendant la seconde moitié du XVIe siècle,
nous ont fourni des éléments curieux qui nous permettront de faire connaître
quelques parties de 1'histoire du commerce de bois en ce pays, et de montrer la
part qu'y prit surtout la comtesse Louise de Clermont, qui posséda le comté de
Tonnerre pendant plus de cinquante-cinq ans (1) et mourut presque centenaire en
1596.
En 1547, son premier mari, François du Bellay, lui avait donné une
procuration générale pour administrer ses domaines du Tonnerrois et pour vendre
annuellement la coupe de vingt arpents de la Garenne de Tonnerre.
Le 14 mars 1551, le comte donne à sa femme une
nouvelle procuration pour continuer la
gestion de leurs domaines. Chaque année, la. Comtesse vend des quantités de bois
considérables à prendre dans la forêt de Maulne pour l'approvisionnement de
Paris.
On voit figurer, dans les marchés et les transactions que nécessitent ces
opérations, des "gentilshommes lucquois", et particulièrement noble Geoffroy
de Cenamyn ou Cenamy, qui traite au nom du comte et de la comtesse, répond pour
eux vis-à-vis du banquier de Paris, reçoit de la comtesse des créances ou des
obligations pour prix de bois vendus, enfin parait être leur factotum dans
toutes leurs affaires de ce genre (2).
Ce personnage ne prend aucune qualification
dans les transactions où il figure, sinon celle de "gentilhomme lucquois".
D'après les minutes de Me Petitjehan, on peut cependant en induire qu'il était
une sorte de banquier (3) indispensable à la comtesse de Clermont qui, dans un
besoin pressant d'argent - car elle était souvent besogneuse, à ce qu'il parait,
- lui vend même à réméré, le 5 juillet 1553, un grand nombre de bijoux et de
pièces d'argenterie pour la somme de 3 883 livres. La comtesse, qui avait souvent
recours à la caisse de Cenamy, lui abandonne, pendant cinq ans, le revenu de la
terre de Channes, moyennant 300 livres par an, pour s'acquitter de 2 000 livres
qu'elle lui devait (Sept. 1553).
G. de Cenamy, comme procureur du duc d'Uzès,
et avec deux autres officiers de ce dernier, vend encore des bois par acte du 2
juillet 1568 (4).
En 1552 existaient encore à Tonnerre deux "gentilshommes
florentins", nommés Michel et Geoffroy Gemyot, frères, qui faisaient aussi des
affaires de commerce. Ils traitent alors avec Geoffroy de Cenamy, qui représente
le comte et la comtesse de Tonnerre, et s'engagent à faire flotter 1 200 voies
de bois de moule à 63 bûches par moule, à prendre au port de Saint-Martin-Molôme
et de les flotter et mener jusqu'au port de la Bouche-d'Armançon, lieu du
chargement des bois pour Paris.
Les détails de ce marché sont instructifs sur la
manière dont s'opérait alors l'expédition d'une flotte.
Le fondé de pouvoirs du
comte se rend à l'abbaye Saint-Michel-sur-Tonnerre, où le marché devait être
passé. Les frères Gemyot y vont de leur côté. M de Cenamy produit au notaire la
permission de faire flotter, accordée par le roi au comte de Tonnerre, puis Me
Petitjehan procède.
Les bois charroyés depuis la forêt de Maulne seront déposés
sur le port de Saint-Martin-Molôme, sur le bord de l'Armançon. Les 12 000 voies
de bois représentent 24 000 stères d'aujourd'hui. Les Gemyot s'engagent à
commencer le flottage le 1er octobre, deux jours après la date du marché,
moyennant 6 sous par voie, et de continuer pendant les trois années suivantes.
Ils ne feront pas flotter moins de 4 000 voies à chaque f1otte, ce qui devait
former une quantité considérable de bois.
Le comte devra apporter au port Saint-
Martin l'argent nécessaire pour payer les ouvriers employés à chaque flotte huit
jours avant que les sieurs Gemyot veuillent jeter les bois du flot sur la
rivière.
Aussitôt le flot arrivé au port de la Bouche-d'Armançon, les Gemyot
feront tirer le bois hors de l'eau, le commis du comte comptera les bûches une à
une et, s'il yen a quelques-unes de perdues, les entrepreneurs paieront le
manquant au prix de 37 sous par voie. Le chargement sur bateaux devait suivre
sans doute, mais nous n'avons pas trouvé de marchés qui relatent cette
opération.
Une dernière opération de commerce faite par la duchesse d'Uzès
confirme bien ce que disent L'Estoile et d'autres historiens sur sa situation
misérable de fortune vers la fin de sa vie. Elle vendit, en 1581 et 1584, aux
sieurs Raffart et de la Croix, des coupes de bois pour la grosse somme de 25 000
livres. Mais c'était une vente simulée, et Raffart et de la Croix lui en
délivrent des contre-lettres au mois de mars 1592.
Outre le flottage à bûches
perdues sur l'Armançon, dont nous venons de parler, on se servait aussi des
rivières de Laigne et de Seine jusqu'à Troyes, après avoir obtenu au préalable
une permission du roi. C'est ce que nous apprennent des actes relatifs au
règlement de ventes de bois de Maulne ces années 1552 et 1553.
|
|
(1) Depuis la mort de sa mère, en 1510. (2) Une fois seulement on voit un Laurent de Cenamy recevoir de la comtesse un transport de 3 500 livres sur deux marchands de bois de Channes (Aube) pour prix de 2 500 voies de bois de la forêt de Maulne. (3) Dans un transport de créance fait par le comte et par la comtesse de tonnerre, du 6 février 1566, Geoffroy de Cenamy est qualifié leur "négociateur au comté de Tonnerre". (4) Les Cenamy étaient de famille noble de Lucques en Italie. Ils vinrent en France vers l'an 1400, comme trafiquants. En 1493, Marc Cenamy est commis à la recette et paiement des menus deniers de la Chambvre des comptes. On voit des Cenamy à Tonnerre au milieu du XVIe siècle. Vers la fin de ce même siècle, un Barthélémy Cenamy, "gentilhomme Lucquois" et riche banquier, prête souvent des sommes considérables à Henri IV pour le service de ses armées. |