Chapitre III Histoire de la rivière d'Armançon |
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Revenons à
l'histoire proprement dite de la rivière d'Armançon. En parcourant les documents
de la fin du XVIe siècle, on voit que la navigation y était encore pratiquée
jusqu'à Tonnerre. C'est, du moins, ce que rapporte A. Challe, d'après une
ordonnance de Henri III de l'an 1578.
En 1568, maître Jean Lemaigre, procureur
de noble Jacqueline Desloges, veuve de noble Guyon de La Forest, capitaine et
gouverneur de Dannemoine donne à bail les deux moulins de Charrey, assis sur la
rivière d'Armançon, au-dessus de Flogny, et parmi les conditions imposées au
meunier, on remarque celle-ci : "Entretiendra le pertuis au-dessus des moulins
pour avaller et monter les basteaux sur l'écluse desdits moulins, en sorte que
les moulins ayent eau pour moudre sans discontinuer et que les basteaux ne
puissent faire dommage ou empeschement".
Les règlements de Pierre Pithou,
bailli de Tonnerre au XVIe siècle, en parlant des droits de bannalité du comte
sur la rivière, prescrivent bien aux riverains de l'Armançon d'en curer le lit,
"afin qu'il ne s'emplisse", mais ils sont muets sur la navigation. Les Etats de
Bourgogne, animés de l'esprit d'initiative, voulurent essayer de rendre le haut
Armançon navigable et firent dresser, en 1581, sur la demande des villes du
baillage de Senur, un projet en conséquence, mais les troubles du temps les
empêchèrent d'y donner suite.
Quelques années après, les Elus reçoivent la
visite du sieur Bradeley, maître des digues du Roi, "homme de grande
suffisance, qui étoit envoyé pour voir les rivières et considérer les moyens de
les rendre navigables" ; il visite d'abord l'Ouche depuis Dijon jusqu'à la Saône
; puis les Elus l'adressent aux maires d'Autun, Châtillon et Semur pour visiter
les rivières d'Arroux, de Seine et d'Armançon. Il est accompagné du prévôt des
maréchaux à Meilly (1), pour examiner "deux ruisseaux peu distants l'un de l'autre,
dont l'un coule dans l'Ouche et l'autre dans l'Armançon, par le moyen desquels
il prétend que l'on pourrait joindre les deux mers et naviguer de la mer du
Levant à celle d'Occident". Ces dires de Bradeley sont consignés dans les
registres des délibérations des Elus. Mais on ne voit pas qu'il y ait été donné
suite. L'idée de joindre les deux mers par un canal ouvert sur ce point
culminant de la France, et où devait passer, deux siècles après, le canal de
Bourgogne, n'en est pas moins d'un esprit supérieur à son temps.
En 1669, les
échevins de Semur reprirent l'idée et firent faire un nivellement de la rivière
par le P. Claude, savant religieux carme. Mais celui-ci reconnut de telles
difficultés dans l'exécution qu'on y renonça.
D'autre part, si l'on en croit
Louis Coulon, dans sa Description du cours des rivières de France, qu'il
écrivait en 1644, "l'Armançon étoit navigable jusqu'à Tonnerre, mais depuis
trente ou quarante ans, il a cessé de porter bateaux".
Quoiqu'il en soit, les
marchands de bois pour l'approvisionnement de Paris faisaient flotter en trains
sur le port de Brienon leurs bois descendus du pays tonnerrois et amenaient
ensuite ces trains dans le biez au-dessus de Cheny. En 1687, on tirait encore le
flot des bois au-dessus du pont de Brienon, où se fabriquaient les trains
composés de neuf coupons ; les meuniers recevaient des marchands, pour leur
salaire, une légère indemnité de 20 sols par train pour leur aide dans le
passage du pertuis de Brienon et la conduite jusqu'à celui de Cheny.
Voici un
épisode qui émut beaucoup les habitants de La Chapelle-Vieille-Forêt, dont
l'Armançon arrose le territoire. En 1671, les tuteurs des enfants de feu Pierre
Boucher, seigneur de Flogny et de La Chapelle, alléguant "que chaque année
l'Armançon fait des inondations extraordinaires aux environs de leurs terres de
Flogny et de La Chapelle, quitte son lit et cause des dégâts énormes",
demandèrent au roi le redressement du lit de la rivière par l'ouverture d'un
canal direct, tracé dans les pâtis communaux, au lieu dit les Orgevaux. Les
trésoriers généraux des finances, autorisés, ordonnèrent, malgré les
protestations des habitants, la levée du plan des lieux pour arriver à
l'instruction de l'affaire. Mais, et c'est ici où l'on voit que les paysans
savaient au besoin défendre énergiquement leurs intérêts contre leurs seigneurs
: lorsque les arpenteurs vinrent faire leurs opérations, plusieurs habitants
accoururent et s'y opposèrent avec tumulte, "et firent plusieurs menaces de
tuer et assommer tous ceux qui se mesleroient de travailler audit ouvrage et
qu'ils en détruiroient autant qu'on en feroit ; qu'ils en avoient vu bien
d'autres et se mocquoient de tout !" Les femmes mêmes s'en mêlèrent et ne
furent pas les moins animées, et les arpenteurs déguerpirent. Le bailli de La
Chapelle fit alors une enquête qui établit les rébellions reprochées aux
habitants. Ceux-ci répondirent encore "que le canal projeté les empêcheroit
d'aller dans leurs usages, et qu'en cherchant le profit du seigneur on
postposoit celui du public". Cette réplique est signée du syndic Archambaud et
d'un avocat nommé Lasche, probablement l'auteur de la réplique.
Nous n'avons pas
trouvé comment se termina l'affaire ; mais on doit croire que les habitants ont
obtenu gain de cause, car on peut voir encore aujourd'hui, en face du village
de La Chapelle, la courbe énorme que décrit la rivière et qui arrose en cet
endroit les pâtis communaux, cause de la résistance des paysans, et rien du
tracé direct proposé.
Les sujets intéressants, concernant l'Armançon, deviennent
rares au dernier siècle. La disette des bois se faisait sentir à Paris en 1714 ;
pour y porter remède, le roi prescrivit par un arrêt du Conseil du 7 septembre,
aux officiers de l'Hôtel de Ville, de se transporter sur les rivières où se
faisait le flottage des bois. Il désigna notamment MM Chapotin, Conseiller, et
Marie, son avocat, au bailliage d'Auxerre "pour se rendre sur les ports de
Brienon et autres, le long de la rivière, pour faire amener les bois à Paris".
L'exploitation de la forêt de Maulne nécessitait d'emprunter le ruisseau de
Quincy ou de Baon, et de faire passer le bois par le canal et aqueduc du parc de
Tanlay (2), puis de les sortir par le Petit-Moulin et les rendre dans l'Armançon.
Cette servitude gênait beaucoup le seigneur de Tanlay et amenait de fréquents
procès. Un arrêt du Conseil d'Etat du 12 février 1723, avait bien donné gain de
cause à M de Louvois, propriétaire de la forêt de Maulne, mais de nouvelles
dégradations commises aux berges du canal avaient décidé, en 1754, M de
Courtenvaux de cesser de faire flotter ses bois pendant trente ans par les
canaux et aqueducs du château de Tanlay. Mais, deux ans après, M de Courtenvaux
enfreint son engagement, vend ses bois à la veuve Gaudot, de Paris, et fait de
nouveau flotter par le canal. Un nouveau procès s'entame et, le 5 mai 1757, M de
Tanlay obtient du grand maître des eaux et forêts une sentence qui condamne M de
Courtenvaux à 4 000 livres de dommages.
La création du canal de Bourgogne
destiné à faire communiquer la Saône avec l'Yonne, de Saint-Jean-de-Lône à La
Roche-sur-Yonne, ayant été ordonnée en 1775 par les États de Bourgogne, ouvrit
une voix nouvelle et assurée à la navigation, mais le canal s'alimenta, dans
une grande partie de son cours, des eaux de l'Armançon par des prises d'eau
nombreuses telles que celle de Tonnerre, qui coûta 100 000 fr (1823) ; celle de
Germigny, 69 000 fr (1820).
Dans ces dernières années, on établit sur
l'Armançon, à Pont, au-dessus de Semur, un barrage pour former un réservoir
contenant environ 5 000 000 de mètres cubes d'eau, pour alimenter surtout le
canal dans sa partie inférieure où la déperdition d'eau est considérable à cause
de la perméabilité du sol.
Mais c'était au détriment de la rivière qui vit ainsi
diminuer graduellement ses eaux et son utilité.
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(1) Meilly-sur-Rouvre, village sur une montagne, à 7 km de Pouilly-en-Montagne (Côte-d'Or). (2) Le canal est considérable et mesure 500 mètres de longueur sur 25 mètres de largeur. |