Héliogravure Amand Durand
Eaux-fortes et gravures des maîtres anciens tirées des collections les plus célèbres

          Si l’on peut, non sans quelque raison, faire à notre temps le reproche de ne produire dans les arts, comme dans les autres branches de la vie intellectuelle, qu’un petit nombre d'hommes auxquels leur mérite assigne le nom de maîtres, en revanche il faut-reconnaître que cette pénurie momentanée d’individualités puissantes n’est nullement imputable à des causes matérielles. Les ressources dont les artistes disposent n’ont jamais été ni plus nombreuses, ni mieux appropriées à leurs besoins qu’aujourd’hui. Les moyens d’étude, multipliés à l’infini, ont aussi été perfectionnés d’une façon sensible. Les découvertes modernes, provoquées par des recherches qui avaient pour but spécial la connaissance plus approfondie de l’histoire, ont révélé ou remis en lumière des œuvres admirables inconnues auparavant. Les communications rendues chaque jour plus faciles ont donné aux artistes la possibilité de visiter tous les musées de l’Europe et la faculté de comparer entre elles les écoles diverses que l’on connaissait mal autrefois. Enfin la science est venue, elle aussi, prêter son concours aux arts et fournir un moyen mathématiquement exact de reproduire l’objet dont on voulait fixer l’image.

          Ce moyen mécanique que la science a mis au service de l’art, la photographie, à côté de grands et incontestables avantages, présente encore quelques inconvénients, malgré les perfectionnements qui, à plusieurs reprises, y ont été apportés. Si le plus grave défaut de cette découverte récente consiste en une durée éphémère, il n'est pas le seul : la reproduction d'une peinture est souvent impossible, et, même lorsque le photographe a pu, à force de précautions et d'adresse, fixer sur le verre le tableau qu'il présentait à l'objectif, le résultat obtenu est toujours imparfait, l'aspect de l’œuvre peinte est modifié, la valeur relative des tons est changée et quelquefois l'harmonie a disparu. Bien souvent, malgré la précision des instruments employés, une certaine déformation se produit dans les sculptures ou dans les monuments dont la photographie entend donner l'image exacte ; les parties saillantes d'une statue ou d'un groupe acquièrent une importance qui change les proportions de l'ouvrage et alourdit certaines parties au détriment des autres ; la forme convexe de la lentille tend à rapprocher du centre toutes les lignes architectoniques et ravit quelquefois à un édifice son aplomb nécessaire. Pour les dessins ou pour les estampes les inconvénients que nous signalons n'existent pas. A la condition que la feuille de papier ou que le cuivre sur lequel l'artiste a dessiné ou gravé ne soient pas d'une dimension énorme, la reproduction, entre des mains exercées, peut être et est identique ; les moindres détails de l’œuvre sont visibles, les traits les plus fins sont transmis fidèlement, et l'indiscrétion de l'objectif est telle que les vergeures du papier elles-mêmes apparaissent quelquefois.

          Les résultats extraordinaires que donna la photographie et le succès très-grand qu'obtinrent les produits de cette industrie fixèrent naturellement l'attention des savants. Encouragés par leurs premiers essais et récompensés de leurs efforts, ils ne s'arrêtèrent pas en si bonne voie et voulurent pousser plus loin leurs investigations. L'idée que l'épreuve qu'ils livraient à la circulation pouvait, au bout d'un certain temps, disparaître, les préoccupa par-dessus tout, et la volonté de parer à ce grave inconvénient les amena à inventer l'héliographie. Ce procédé que la photographie engendra n'atteignit pas de prime abord le degré de perfectionnement auquel il est parvenu aujourd'hui ; on alla de tâtonnement en tâtonnement chaque année on remarquait aux expositions de photographie les tentatives louables d'un certain nombre de savants qui soumettaient le résultat de leurs recherches au public ; le jour ou parurent les reproductions héliographiques de M. Amand Durand, elles attirèrent particulièrement l'attention, et le public se prit à croire qu'il était impossible d'aller au delà. M. Durand se chargea lui-même de détromper ceux qui pensaient ainsi. Malgré les encouragements qui lui avaient été donnés, malgré les récompenses légitimes qu'il avait reçues, il se remit à l’œuvre avec une ardeur nouvelle, il ne recula devant aucun sacrifice de temps ou d'argent pour améliorer son procédé et pour se rendre plus digne des éloges dont il avait été l'objet. Comprenant que la reproduction des anciennes estampes pouvait, mieux que quoi que ce soit, donner des résultats satisfaisants, il se voua tout entier à ce genre de travail il emprunta aux collectionneurs les plus riches les chefs-d'œuvre qu'ils possédaient et il n'entreprit la publication des Eaux-fortes et Gravures des Maîtres anciens que lorsqu'il eut acquis la certitude qu'il ne pouvait aller plus loin et que lorsqu'il fut pleinement satisfait des résultats obtenus. L'accueil fait aux quarante premières planches de ce recueil a démontré qu'il ne s'était pas trompé. Dès que la première livraison eut vu le jour, tous les amateurs éprouvèrent une inquiétude bien naturelle; ils comprirent combien il serait aisé, avec de pareilles reproductions, de tromper ceux d'entre eux qui étaient inexpérimentés leur proposait-on une estampe précieuse, ils la regardaient dans tous les sens et ne se décidaient à en devenir possesseurs qu'après un mûr examen. Les artistes qui n'ont pas, pour la plupart du moins, les mêmes facilités de contenter leurs désirs, applaudirent des deux mains et témoignèrent hautement leur joie de pouvoir se procurer pour une modeste somme une estampe qu'ils n'avaient jamais songé, vu le prix énorme qu'il eût fallu y mettre, à suspendre dans leur atelier. Ils sentaient bien quelquefois que la reproduction n'était pas absolument parfaite, que certaines finesses étaient alourdies, que l'épreuve d'après laquelle avait agi l'héliographe laissait quelque peu à désirer mais en même temps ils s'apercevaient, mieux que personne, que l'essentiel s'y trouvait et qu'il était cent fois préférable pour eux d'avoir sous les yeux une de ces reproductions que les épreuves faibles ou dépouillées auxquelles leur bourse, souvent mal garnie, les condamnait. Une autre classe de personnes se réjouit avec les artistes, nous voulons parler de ceux qui ont pris pour tâche d'écrire l'histoire de la gravure ; leur besogne en fut singulièrement simplifiée. Quiconque désormais voudra faire connaître la manière propre de chaque graveur ancien et indiquer d'une façon précise les qualités particulières qui distinguent tel artiste de ses émules trouvera, dans les planches héliographiques de M. Amand Durand, un auxiliaire inappréciable car en mettant sous les yeux de ses lecteurs des reproductions aussi parfaites, ce dernier leur en apprendra bien plus que n'auraient pu le faire les dissertations les plus étendues et les descriptions les plus fidèles.

          Maintenant, il faut le dire, toutes les estampes ne se prêtent pas également bien à l'héliographie, et un des mérites de celui qui se consacre à cette branche de l'industrie consiste à savoir choisir les pièces qui sont de son domaine. Toutes les fois que le trait est franchement accusé, que les tailles sont bien nettes, que la pointe ou le burin ont entamé le cuivre avec certitude et ont écrit d'une façon bien claire ce que la main qui les guidait entendait exprimer, la reproduction héliographique peut être parfaite, à la condition toutefois qu'elle soit soigneusement revue par un être intelligent qui remédie aux imperfections de la machine ; car la personne qui opère n'est pas indifférente, et c'est dans cette opération délicate qui consiste à revoir l'épreuve donnée directement par la lumière que réside la supériorité de M. Amand Durand sur ses confrères. Lorsque l'épreuve photographique a été fixée sur le cuivre et lorsque, grâce à l'eau-forte, elle a pénétré dans le métal, si l'on soumet à la presse la plaque vierge de tout travail manuel, il est bien rare que le résultat soit absolument satisfaisant. Malgré le soin avec lequel on a nettoyé sur le verre les tailles et dégagé chaque trait de l'empâtement que cause. souvent le collodion le mieux préparé, il arrive encore fréquemment que certaines lourdeurs ou certaines faiblesses se produisent l'eau-forte a attaqué trop vigoureusement certaines parties, alors qu'elle en a à peine effleuré d'autres. Le brunissoir ou le burin sont alors forcés d'intervenir, et de cette intervention dépend toujours le résultat bon ou mauvais de la reproduction. Ici finit le rôle de la science et commence le rôle de l'art. Comment, en effet, refuser absolument le titre d'artiste à l'homme assez habile pour savoir choisir les moyens à l'aide desquels on peut palier à l'insuffisance du procédé, assez expérimenté dans l'art du graveur pour savoir varier les travaux à l'infini selon le maître dont il entend reproduire exactement l'ouvrage ? L'art a des manifestations diverses ; il a à son service des moyens sans nombre pour exprimer la pensée d'autrui et pour multiplier les œuvres que le génie humain a créées. Admettons, si l'on veut, que celui qui s'impose uniquement le modeste devoir de réparer les imperfections d'un instrument qui agit d'une façon mécanique est le plus humble des artistes mais ayons au moins la bonne foi de reconnaître qu'il accomplit œuvre d'artiste le jour où, surpassant ses rivaux, il obtient des résultats qui font illusion et qui peuvent tromper les hommes les plus exercés.

          Si l'on jette un coup sur les estampes que contiennent les quatre livraisons des Eaux-fortes et Gravures des Maîtres anciens parues jusqu'à ce jour, on verra aussitôt que les œuvres d'un haut mérite ont seules trouvé place dans ce recueil. Les noms de Rembrandt, de Marc-Antoine, de Van Dyck, de Ruysdael, de Martin Schongauer, d'Albert Durer et de Claude Lorrain que l'on rencontre dans chaque série attestent que les maîtres seuls ont accès dans ce musée mis à la portée de tous. Les écoles les plus diverses y figurent, tous les genres s'y trouvent représentés. Adam et Eve et la Danse d'Amours de Marc-Antoine Raimondi, se voient à côté du Portrait de Jean Lutma et du Paysage aux trois arbres, de Rembrandt ; le Chevalier de la mort, d'Albert Durer, à côté du Bouvier, de Claude Lorrain ; Jésus-Christ en croix, de Martin Schongauer, à côté du Portrait de Snyders d'Antoine Van Dyck ; le Christ de Caparole, d'Annibal Carrache, à côté des Voyageurs, de Ruysdael. Tour à tour chaque artiste qui a laissé dans l'histoire de l'art un nom illustre sera admis à prendre place dans ce recueil dont l'objet principal est de mettre à la portée de tous ce que les privilégiés de la fortune pouvaient seuls jusqu'à ce jour posséder. L'estampe qui accompagne cet article, estampe qui n'a pas encore été publiée et qui doit trouver sa place dans une des prochaines livraisons, peut donner une idée juste de la fidélité de toutes les planches qui forment cet ouvrage ; reproduisant un des chefs-d'œuvre de la gravure les plus incontestés, elle offrait un intérêt particulier, et il nous a semblé, pour ce motif, opportun de la soumettre, comme spécimen, à l'appréciation des lecteurs de la Gazette des Beaux-Arts, depuis longtemps déjà accoutumés à estimer à leur juste valeur les productions héliographiques de M. Amand Durand.

Lucrèce par Marc Antoine - Héliogravure Amand-Durand
Lucrèce par Marc Antoine
Héliogravure Amand-Durand

          Quoique notre nom se trouve attaché à cette importante publication, nous n'éprouvons aucune gêne à la recommander. Notre part de collaboration est si minime, notre rôle d'annotateur si modeste, qu'il ne nous a répugné en aucune façon de parler de ce recueil, qui est appelé, croyons-nous, à rendre de grands services à deux classes d'individus également intéressantes, les artistes et les amateurs. En apprenant à mieux connaître les œuvres admirables de leurs devanciers, les artistes y rencontreront d'excellentes leçons dont ils sauront faire leur profit ; les amateurs, mieux informés, donneront, tel est notre vœu et telle est notre espérance, à leur goût une direction meilleure et à leurs désirs une tendance plus élevée. Qu'ils se rassurent d'ailleurs aucune épreuve ne sortira de l'atelier de M. Durand sans porter au dos une estampille qui préviendra la fraude et rendra, dans l'avenir, toute supercherie impossible.

Georges Duplessis – La Gazette des Beaux-Arts - 1872

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