Trucs et truqueurs
Altérations, fraudes et contrefaçons dévoilées

          Il arriva un jour une bien bonne histoire à Amand-Durand, cet étonnant héliographe disparu depuis quelques années après avoir reproduit, avec une admirable exactitude, l’œuvre de Rembrandt, Van Ostade, Van Dyck, Albert Dürer, Martin Schongauer, Mantegna, Ruysdael et de plusieurs autres graveurs célèbres. Un de ses amis de province lui demande de venir expertiser une collection d’eaux fortes de Claude Gelée. Les plus belles pièces du maître s’y trouvaient : le Bouvier, le Soir le Matin, toutes en superbe condition et en premiers états. Le prix demandé était considérable. Naturellement, Arnaud-Durand, pour qui les galeries publiques et les cabinets de collectionneurs n’avaient plus de secret, accepte l'expertise. Il prend le train, débarque au fond de la Bretagne, fait six heures de voiture dans des chemins défoncés et arrive dans un château où son ami l’attendait. Après le déjeuner traditionnel, on passe dans la bibliothèque. Le maître de la maison apporte un carton magnifique, l’ouvre religieusement et l’héliograveur y découvre toute la série de ses reproductions !
          Les épreuves étaient tirées sur papier ancien, sans le cachet spécial qui figure au verso des fac-similé Amand-Durand. Comme il arrive toujours dans les imprimeries, quand on entoure un tirage de précautions spéciales, il y avait eu des fuites, non en Egypte, mais vers les officines des recéleurs.

...

          Trois de ces belles, mais trop fidèles copies, faillirent entrer dans le cabinet d'estampes, la gloire d’une demeure élevée au faubourg Saint-Honoré, sur l’emplacement de l’ancien hôtel Pontalba. Le secrétaire du baron, qui possède cette somptueuse résidence, a pour mission de suivre les mouvements de toutes les collections. Il doit rechercher toutes les pièces reconnues plus belles que celles déjà classées dans les armoires. Excelsior ! telle est la devise de son mandat.
          Or, il fut avisé de la vente prochaine, à Lyon, de trois eaux fortes de Rembrandt en état magnifique. Peut-être se trouvait-il parmi elles une épreuve inconnue de cette pièce aux cent florins dont on ne connaît que quelques exemplaires et que feu Dutuit, en raison de ses contretailles, paya, à Londres, 1.220 livres sterling.
- Achetez, dit le baron, mais allez voir.
          Le mandataire prend le train, débarque dans la patrie de Chenavard et de Puvis de Chavannes, et se fait conduire tout droit chez l’expert chargé de la vente. Il demande à examiner les cartons.
- Impossible, fait le courtier, avec des gestes de désolation. Tout est sous scellés dans la maison. On ne verra les objets que le jour de la vente.
- Au moins connaissez-vous les gravures ?
- Superbissimes ! D’une conservation rare ! D'une valeur inestimable ! Des marges vierges ! pas un raccommodage, pas une déchirure !
- Eh bien ! Allez jusqu’à 5.000. Ne voulant pas faire la hausse, je n'assisterai pas aux enchères. Je reprends le train.
          Les estampes sont adjugées à 4.801 francs et le baron voit arriver un colis soigneusement empaqueté. Il contenait les trois eaux fortes de Rembrandt, seulement c’étaient les reproductions d’Amand-Durand. Le carton reprit immédiatement l'express du P-L-M et la vente fut annulée.
          Le conservateur, à qui le célèbre iconolâtre reprocha doucement son imprudence, jura de se méfier à l'avenir des gravures sous scellés.

Trucs et truqueurs. Altérations, fraudes et contrefaçons dévoilées - Paul Eudel (1908)

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