Félix, le délicieux

          Le Figaro est sans pitié. Je demande, grâce pour Félix Faure. Son Dangeau, qu'on dit être un nationaliste en retraite, rapporte de lui des propos, authentiques certainement, mais bien fâcheux pour ce que les siens appellent sans doute "sa mémoire". On lui a déjà fait tenir sur Fachoda des propos montrant qu'il ne connaissait pas le premier mot de l'affaire. Cela n'est pas pour étonner. Mais l'histoire de la dictature présidentielle en temps de guerre est d'une bouffonnerie si grosse que le public aura malheureusement de la peine à voir un fidèle portrait dans cette énorme caricature. Quelqu’un a dit qu'il y avait du Soulouque dans notre ancien président. Je suis obligé de convenir maintenant qu'il existe, en effet, des analogies. Sa joie suprême eût été de faire des ducs de Trou-Bonbon. Ce n'est pas les candidats qui auraient manqué.
          Soulouque permettait-il le tutoiement aux bons nègres qui avaient vadrouillé avec lui dans les raclures des tanneries ? Nous demeurons sans informations sur ce point d'histoire. Notre Félix, en tout cas, était de l'école du respect. L'idée d'être tutoyé devant Crozier par un autre que l'empereur de Russie lui enlevait tous ses moyens. Et ce n'est pas seulement devant le protocole qu'il lui fallait donner du Mamamouchi. En présence des lapins de Rambouillet il exigeait encore des révérences de cour : "Je suis en service dans les chasses" s'écriait-il en suivant pompeusement le sentier du roi où il faisait aux bêtes l'illusion d'une Majesté.
          Et voilà qu'une simple artère athéromateuse, cassée dans un paroxysme qui n'avait rien de protocolaire, nous enleva ce merveilleux grotesque quasi couronné. Nous ne retrouverons plus d'ici à bien longtemps un si riche élément de joie. Mais comme il ne me convient pas de laisser le lecteur sur cette impression douloureuse, je ne dois pas lui cacher qu'il y aura des compensations.
          Vous avez vu sans doute au Louvre,dans la belle exposition du meuble que nous devons à M. Molinier, un magnifique tapis de la Savonnerie devant lequel chacun s'exclame en admiration. Croirait-on que Félix Faure,en vrai philistin bourgeois, avait étalé cette merveille sur le parquet de sa chambre à coucher. Il savatait là-dessus, essuyait ses talons, au retour d'une promenade, sur le ton délicat de ces fleurs, sans avoir peut-être même la jouissance de cette profanation. C'est une chance pour nous que des derniers soins du coucher, et des premières initiatives du matin, sans parler des surprises de la nuit il ne soit resté nulle trace appréciable. Compliments à M. Molinier pour ce chef d'œuvre de nettoyage. Si Félix Faure avait vécu, nous n'aurions plus revu nos "Savonnerie". Je dis nos, car Mme Félix Faure, et Mlle Félix Faure n'avaient pas voulu rester en arrière de la barbarie présidentielle, et avaient exigé, chacune pour sa chambre à coucher, "le pareil", trésors sans prix sur lesquels s'épandaient lourdement les grâces pataudes de ce digne trio de parvenus.
          Hélas! Ce n'est pas tout. L'ancien tanneur voulait avoir son linge en des meubles avec du dor dessus. Un meuble de Jacob fut envoyé du garde-meuble,et le président, sans broncher, en fit détruire tout l'aménagement intérieur, pour des dispositions nouvelles à la mesure de ses pantalons. L'extérieur en a souffert me dit-on. Le contraire serait incroyable. Qu'importe ? Ce qui avait pu convenir à un roi de France ne faisait pas l'affaire de Félix Faure.
          Je ne dis rien de la question d'art. Faute de culture, elle ne pouvait se présenter à l'esprit de notre président. Il en donna malheureusement une terrible preuve.Un magnifique bureau Louis XIV se trouvait dans le cabinet du ministre de la marine, non loin de celui du ministre lui-même. Félix Faure en jugea les dorures "trop vieilles", "fanées", et la brute, il n'y a pas d'autre nom pour caractériser cet acte de vandalisme, envoya la pièce admirable se faire dorer à frais au faubourg Saint-Antoine. Elle a tout juste maintenant la valeur d'une imitation "courante".
          Il faut bien convenir, n'est-ce pas, que Soulouque lui-même n'aurait pu faire mieux.
          Il y a encore une histoire de décoration d'appartement à Fontainebleau. Mais on ne saurait tout raconter en un jour. J'en ai dit assez pour montrer que si Félix Faure avait été dictateur, suivant son rêve, il aurait mis à néant tout ce qui nous reste du merveilleux mobilier national dont la plus grande partie fait aujourd'hui l'ornement des collections anglaises. Décidément, lecteurs, cette artère athéromateuse, dont la rupture interrompit si brusquement une conversation intime, avait plus d'esprit qu'il n'a semblé tout d'abord.
Georges Clemenceau
Le Bloc – Juillet 1901

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Au secours je suis perdu !