Les artisans illustres

          L'ébénisterie vers la fin de la révolution se sentit du retour des beaux-arts aux saines traditions de l'antique. A cette époque, le célèbre Vien ramenait la peinture vers une meilleure école, et son élève David, grand artiste, et surtout grand chef d'école, préparait la renaissance du bon goût. Une semblable métamorphose commençait aussi à s'opérer dans les ameublements qui, jusque là, s'étaient fait remarquer par leurs formes contournées, fatiguées, et par des ornements bizarres. L'homme qui contribua le plus cet heureux changement, celui qui le provoqua par ses conseils, et surtout par son exemple, c'est incontestablement M. Jacob-Desmalter, qui sut, par la beauté des ouvrages sortis de ses ateliers, procurer à sa maison une réputation cosmopolite.
          Né, pour ainsi dire, au sein de la menuiserie, puisque son père avait été successivement menuisier de Louis XV et de Louis XVI, M. Jacob-Desmalter montra, dès son jeune âge, une véritable passion d'artiste pour tout ce qui se rattachait a cette profession dans laquelle il devait s’illustrer.
          Ses grands travaux commencèrent sous le Consulat. La restauration intérieure et l'ameublement du château de Saint-Cloud et de la Malmaison lui furent confiés. La bibliothèque de cette dernière résidence, qui fut exécutée en quinze jours, sur les dessins de Percier, et qui est toute en bois d'acajou, est un ouvrage infiniment remarquable par l’exactitude d'exécution de tous les détails, et surtout par 1'habileté qu'il a fallu pour triompher des difficultés qu'offraient les lieux. Au même château, M. Jacob-Desmalter donna de nouvelles preuves de son talent dans la salle du conseil, ajustée dans un genre tout-à-fait militaire, en harmonie avec le caractère du chef de l'Etat. Tout le reste des appartements de la Malmaison se fit successivement et comme par magie. Bonaparte, qui ne connaissait pas encore de choses impossibles, exigeait, tous les huit jours, qu'on livrât une pièce nouvelle toute terminée, et ses ordres étaient ponctuellement exécutés.
Sous l'empire, M. Jacob-Desmalter fut chargé de restaurer l'intérieur et l'ameublement des Tuileries, du grand et du petit Trianon, du Louvre, des châteaux de Fontainebleau et de Compiègne. Ces divers travaux firent le plus grand honneur au mérite de l'artiste qui les avait conduits.
          Aux Tuileries, on put admirer la salle du trône, le grand cabinet de l’empereur, orné de bronzes, et dans lequel se trouvait un bureau mécanique d'un travail ingénieux, le premier de ce genre qui ait été fabriqué ; la chambre à coucher de l'impératrice, où se faisait remarquer un serre-bijoux, renfermant beaucoup de secrets dans sa partie intérieure ; toutes les pièces architecturales de ce meuble magnifique étaient en bronze, le reste en bois étrangers ; les ligures avaient été exécutées d'après Chaudet, Lemot, Cartellier et autres artistes célèbres de l'époque. A Fontainebleau on peut citer la salle du trône et le cabinet de Mme l'impératrice. Au Louvre, je signalerai d'abord la porte située sous la colonnade ; elle est en bronze et en bois, et d'une excellente exécution. Dans la salle dite des Fleuves, sous la tribune de Jean Goujon, M. Jacob-Desmalter avait fait disposer avec beaucoup d'art une porte dont les ornements et moulures sont en bronze et dont tous les panneaux sont formés de bas reliefs envoyés d'Italie, et provenant du tombeau du roi Mausole. A Trianon, il se distingua surtout par la manière dont il sut monter les malachites dont l'empereur Alexandre avait fait présent à Napoléon ; le tout se composait de deux grands meubles, de deux candélabres et d'une vasque montée sur des chimères en bronze, d'après l'antique.
Outre ces travaux pour les maisons impériales, M. Jacob-Desmalter avait encore a fournir de riches ameublements pour les grands dignitaires de la nouvelle cour. C'est lui qui a fait connaître tout le parti qu'on peut tirer des bois indigènes. Il sortait de ses magasins des lits, des écrans, un grand nombre de meubles de tout genre en noyer, en poirier, en cerisier, etc., ornés d'incrustations en bois, tous admirables pour le fini du travail et le bon goût des ornements.
L'exécution du cabinet du roi d'Espagne Chartes IV, sur les dessins de Percier, valut aussi à M. Desmalter de nombreux et honorables suffrages.
          Comme on le pense bien, les talents de notre habile artiste furent également employés par les Bourbons. La salle du trône et la chambre à coucher du roi Louis XVIII furent ses ouvrages capitaux de cette époque.
          L'établissement de M. Jacob-Desmalter avait pris, sous le gouvernement impérial, une extension considérable qui le mettait hors de toute concurrence. Il embrassait l'ébénisterie, la menuiserie en meubles et en bâtiments, la fonderie, la ciselure, la monture et la dorure, la serrurerie et la mécanique. De cette sorte, tous les bronzes que fournissait M. Jacob-Desmalter étaient fondus ciselés montés et dorés dans ses ateliers. A l'apogée de sa prospérité, cette maison n'occupait pas moins de huit cents ouvriers des diverses professions que j'ai mentionnées plus haut.
          Mais, dans nos temps de révolutions, il n'est pas toujours avantageux, en fin de compte, d'avoir parmi ses clients des têtes couronnées. M. Jacob-Desmalter en fit la triste expérience. La chute de l'empire porta un coup funeste à son établissement, en lui occasionnant des pertes énormes. Il faut le dire aussi, M. Desmalter, doué à un si haut degré des qualités les plus éminentes de l'artiste, était malheureusement privé de celles qui font le mérite de l'administrateur. Il se préoccupait beaucoup plus de la bonne qualité des matériaux et de la perfection de leur mise en œuvre, que du calcul économique des dépenses auxquelles ils pouvaient donner lieu. Chez les hommes voués exclusivement au culte des beaux-arts, on ne rencontre que trop souvent cette incompatibilité entre la froide faculté du calculateur et cette bouillante faculté qui enfante seule de beaux ouvrages.
          Par suite de tous ses revers, M. Jacob-Desmalter, abreuvé de dégoûts, laissa son établissement à son fils, qui non-seulement devait se relever de sa ruine imminente, mais encore lui rendre et soutenir tout l'éclat de ses anciens succès. Affranchi dès lors du souci des affaires, il se rendit en Angleterre, où l'avait appelée Georges IV, et fut chargé de la restauration intérieure du château de Windsor. Précédemment, il avait encore fait exécuter dans ses ateliers l’ameublement et la décoration des appartements de l'empereur du Brésil, don Pedro, à Rio-Janeiro.
          Son fils, dont je viens de parier, M. Jacob-Desmalter (Georges-Alphonse), né le 21 février 1799, s'était d'abord livré à l'étude de l'architecture, sous la direction savante M. de Percier. Des médailles obtenues à l'académie dans les concours mensuels, non-seulement attestaient son aptitude et ses progrès, mais encore semblaient lui assurer un brillant avenir dans cette carrière de son choix lorsque des circonstances fâcheuses vinrent le forcer de quitter l'architecture pour se lancer dans l'industrie.
          Des embarras que nous avons déjà indiqués, et de redoutables concurrences avaient visiblement ébranlé la maison Jacob-Desmalter. Dans le noble but d'en empêcher la décadence, le jeune élève d'architecture en accepta la direction le 1er janvier 1825. C'était débuter sous des auspices bien peu favorables. M. Jacob-Desmalter fils avait à lutter contre des difficultés inouïes, à supporter des charges considérables. Il fit face, de la manière la plus honorable, à toutes les exigences de sa position, et prouva par son exemple qu'avec du courage, et surtout de la persévérance et de la conduite, on peut se tirer des situations les plus difficiles.
          Sous la restauration la duchesse de Berri, qui l'honorait d'une estime particulière, lui confia l'ameublement et la décoration du château de Rosny. Plus tard, il fit exécuter, sous la direction de M. Fontaine, les ameublements du Palais-Royal et ceux du château de Neuilly. Dans cette dernière résidence, la décoration des lambris d'appartement est toute entière en ébénisterie ornée d'incrustations.
          Enfin, c'est M. Jacob-Desmalter fils qui a fait exécuter l'ameublement de la partie nouvelle de l'Hôtel-de-Ville actuellement en construction, ainsi que toute l'ébénisterie des salles du Conseil-d'État au palais du quai d'Orsay.
          M. Jacob-Desmalter fils a hérité du privilège d'obtenir seul, dans toutes les expositions, la médaille d'or décernée au genre d'industrie qu'il exerce ; ce privilège appartient à sa sa maison depuis l'exposition de 1806. Il s'est constamment montré à la tête du mouvement qu'imprime sans cesse le caprice de la mode. On a vu de lui des ouvrages en incrustations qui rappellent le bon temps de la marqueterie, et sont comparables aux chefs-d'œuvre de Boule le célèbre ébéniste de Louis XIV. Pour se convaincre de l'élégance et du bon goût des meubles divers fabriqués dans ses ateliers, il faut aller visiter son bel établissement situé rue des Vinaigriers, faubourg Saint-Martin.
Édouard Foucaud - Les artisans illustres – 1841

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