L'ébéniste Georges Jacob, son art et sa technique

          Les Jacob, avec leurs trois générations d'ébénistes, constituent un résumé de l'art décoratif français de Louis XV à Louis-Philippe. Malgré l'incessante évolution des styles, leurs qualités de composition et d'exécution se maintiennent sans défaillance pendant plus de 80 ans. Georges Jacob, fondateur de cette dynastie, travaille de Louis XV à la fin de la Convention, débutant avec des meubles aux lignes chantournées pour finir avec ce style pompéien dont il fut, d'ailleurs, le précurseur. Ses deux fils aînés, connus sous la raison sociale Jacob frères, lui succèdent sous le Directoire et le Consulat ; puis, après la mort de l'aîné, le survivant, François Honoré Georges Jacob-Desmalter, devient le fournisseur attitré de Napoléon Ier et de Louis XVIII. Enfin, le petit-fils du maître menuisier, Alphonse Jacob-Desmalter, fut l'ébéniste de Charles X et de Louis-Philippe.
          Si d'assez nombreuses oeuvres de Georges Jacob avaient été identifiées, on ignorait jusqu'à présent l'importance des commandes exécutées pour les princes de la Maison de France et l'on ne savait pour ainsi dire rien de l'existence de cet artisan.
          Georges Jacob naquit et fut baptisé le 6 juillet 1739, en Bourgogne, dans ce bourg de Cheny où son grand-père, François Jacob, avait exercé sous Louis XIV les fonctions de receveur, puis de procureur au Bailliage. Doublement orphelin, Georges Jacob vint à Paris en 1755 ; il devait y obtenir la maîtrise le 4 septembre 1765, et son chef-d'oeuvre est encore en la possession de l'une de ses descendantes. En juillet 1767, il épousa Jeanne Loyer dont il eut trois fils et deux filles ; c'est tout ce groupe familial qu'a représenté Charles Lepeintre dans la toile datée de 1792 et qui est jusqu'ici la première peinture signée que l'on ait retrouvée de cet artiste trop oublié.
          Par les minutes notariales, les Archives nationales et celles de la Seine, nous savons maintenant tout de Georges Jacob les différends, expertises, créances et obligations, achats et locations d'immeubles et de terres, ses fonctions corporatives et les dénonciations qui, pendant la Terreur, menacèrent sa sécurité. Palais par palais et année par année, nous pouvons lire le descriptif des meubles exécutés par Georges Jacob pour la reine Marie-Antoinette, le comte d'Artois et surtout le comte de Provence dont il porta le titre de menuisier ordinaire. Tous les princes de la famille royale firent appel à lui et, de l'étranger, lui vinrent de fréquentes commandes. Dans les dernières années du règne de Louis XVI, Georges Jacob exécuta les meubles de l'atelier de Louis David ; plus tard, il décora la salle de la Convention sur les dessins de Percier et Fontaine, préludant ainsi à l'incessante collaboration de ces architectes avec ses deux fils. Le 17 avril 1796, Georges Jacob cédait à ceux-ci son établissement. Administrateur de la société Jacob-Desmalter sous le Premier Empire, il se vit entraîné dans la crise dont souffrirent, pendant la campagne de Russie, presque toutes les industries parisiennes. Georges Jacob devait mourir, le 5 juillet 1814, dans son appartement de la rue Meslée, avant de pouvoir connaître la nouvelle phase de prospérité d'une maison créée par lui et dont l'oeuvre constitue un répertoire incroyablement varié de modèles toujours exécutés avec probité et élégance.
          Georges Jacob fut plutôt un spécialiste en sièges et en lits ; pourtant, il exécuta les meubles les plus divers lorsque ceux-ci lui étaient commandés. Ses mémoires nous donnent, avec leur descriptif, les différents noms dont tour à tour la mode les baptisa.
Les lits sont en niche, en chaire à prêcher, en tombeau, à la Choisy, à la Française, à l'Italienne, à la Polonaise, à la Mansart, ou avec des montants en forme de pilastres. Les lits de veille sont brisés (pliants) en tombeau. Il semble goûter fort le baldaquin à la Romaine. Enfin, pour la campagne du comte d'Artois, en Espagne, Jacob exécute des lits d'armée à colonnes brisées et pliants, tels que Napoléon les utilisera plus tard à travers l'Europe.
          Les sultanes à trois dossiers se font à la Turque. La mode est aussi aux sophas, aux ottomanes en banquette, aux lits de repos en chaise-longue et aux canapés que, dès 1786, Jacob exécute en acajou massif ajouré à trois lyres.
          Les bergères sont de toute forme. Certaines sont dites, à juste titre, commodes, avec dossiers se renversant à volonté par des mécaniques ; d'autres sont exécutées en confessionnal pour les jardins, les fonds se lèvent pour former dossier.
          Les fauteuils sont exécutés ovales en cabriolet, carrés à la Reine ; certains, destinés à une place donnée, sont d'angle ; d'autres sont sculptés de faisceaux. Pour la toilette, on utilise les fauteuils tournants ; pour les jardins, des fauteuils en forme de tête-à-tête et parfois, pour les salles à manger, des fauteuils d'acajou. Un modèle qui plaira longtemps à Georges Jacob est celui cintré en plan et élévation dont on pourra trouver de nombreux exemplaires.
          Les chaises sont également en cabriolet et carrées à la Reine, à l'antique et courantes, basses de siège. L'anglomanie sévissait à la fin du règne de Louis XVI et Georges Jacob y sacrifiera plus qu'un autre ; il est probable même que ce fut lui qui introduisit en France ces sièges d'acajou où l'influence d'outre-Manche est indéniable et qui devaient plaire à l'artiste parisien par la difficulté même du travail. Il exécute des chaises à l'anglaise avec dossier percé en gerbe et d'autres formant éventail.
          Des ployants à l'antique évoquent déjà, en plein règne de Louis XVI, la Cour impériale. Certains tabourets sont dits à tabatière. Pour les pieds, il exécute des chancelières en gondole et des tabourets également en gondole à trois dossiers.
Jamais peut-être la passion du jeu ne fut plus excessive qu'en ces dernières années de la monarchie ; et l'impopularité de la reine et des princes de la famille royale était due sans doute beaucoup plus aux pertes énormes qu'ils y faisaient qu'à leurs dépenses somptuaires. Pour suivre ces parties où des fortunes disparaissaient, on utilise les voyeuses elles sont faites en deux modèles, pour s'asseoir à cheval, destinées aux hommes, et à plateau pour se mettre à genoux, pour les dames.
          En dehors de ces meubles, qui sont évidemment sa spécialité préférée, Georges Jacob en exécute d'autres d'un genre très différent, sachant se plier aux commandes les plus diverses. Il fabrique des tables-consoles à guirlandes et recouvertes de leur marbre, d'autres à deux consoles ou ployantes, des paravents et des écrans, des armoires et des marchepieds soutenus par des petits pieds tournés en gaine. Pour les salles de bain, il réalise des dessus de baignoire en bois sculpté la dissimulant et des tabourets aux pieds plombés destinés à être mis dans l'eau . Notons des fauteuils d'affaires de forme carrée, des échelles doubles à neuf échelons pour allumer les lustres, un pied pour battre les habits, des corniches de croisée, des tables de salles à manger en sapin avec emboîtures en chêne, des cadres en bois sculpté et doré pour certains tableaux, des corniches de baldaquin en raccord avec celles des appartements et jusqu'à un pied en socle pour porter un coffre-fort.
          Un côté assez particulier de l'oeuvre de Jacob est sa participation à l'art décoratif religieux. C'est pour le comte d'Artois, prince alors surtout connu par ses galanteries, que Jacob exécute des bancs en forme de stalles avec prie-Dieu, des banquettes à deux bras, une crédence à deux consoles, deux escabeaux pour les enfants de choeur le tout était destiné à l'Ordre de Malte établi au Temple. Pour les églises du Mesnil et de Maisons, en dehors des tables, fauteuils, tabourets, il faut signaler un dais à colonnes avec quatre fleurs de lis aux coins, un devant d'autel et un porte-bannière, le bâton peint en vermillon surmonté d'une fleur de lis dorée.
          Vers la fin du règne de Louis XVI, Georges Jacob se transforme de menuisier en ébéniste : aux sièges, qui étaient sa spécialité, il ajoute des meubles importants ; tels des commodes, secrétaires à abattant, guéridons, bureaux plats. Il semble que, contraint par les règlements corporatifs, il n'ait, sauf quelques très rares exceptions, employé des bronzes pour enrichir ses meubles que seulement après la dissolution des maîtrises.

          Georges Jacob n'est pas sans se souvenir des quinze années de son enfance passées à Cheny : aux lignes architecturales, il aime mêler les fleurs champêtres . Il sait faire rentrer dans le cadre du meuble les fleurs de lilas, les violettes, les roses , les coquelicots, les fleurs de soleil, les feuilles-d'eau mouvées ou à côtes creuses, les feuilles de persil, les muguets enfilés. Il utilise également un peu les fruits et les légumes : il sculpte sur bois des pommes en fruit, des nèfles, des écossats de pois enrichis de perles et des épis de blé sculptés en bas-relief. L'ébéniste ne se refuse pas non plus à quelque exotisme d'Extrême-Orient : il exécute des fruits chinois d'où sortent des graines et, pour certain fauteuil en acajou destiné à Marie-Antoinette, il emploiera des pieds en forme de bambous. Elles semblent cueillies sur le sol natal ces branches de myrte et de lierre, ces feuilles d'acanthe et de vigne. Les fruits sortent de cornets ou remplissent des coupes, tandis que les fleurs s'emploient en guirlandes fer-à-cheval, ou en chutes nouées de rubans.
          Aux tores d'olives, feuilles de laurier ou de chêne accompagnées de leurs glands, Georges Jacob sait unir, avec un art exquis, tout l'élément architectonique traditionnel : les belles moulures, les cannelures torses, doriques ou enrichies d'asperges ou de chandelles, les doubles-piastres, les rubans tournants avec perles, les rais de coeur, les triglyphes, les entrelacs à boutons, les tores de ficelle, de perles, de pirouettes et de godron.
          Pour certains lits, les carquois et flèches sont tout indiqués, étant attributs d'Éros. L'artiste cisèle dans le bois, pour des lits et bergères, une tête d'Apollon environnée de rayons. Les médaillons portent parfois des chiffres enlacés, tels ceux de Madame, comtesse de Provence. Des cassolettes ouvrant sont posées sur les montants d'un lit de Marie-Antoinette, exécuté pour les Tuileries en 1784, et servaient sans doute de baguiers.
          Les dossiers sont, reflets de la rocaille, encore chantournés ou bien, devançant l'Empire, en forme de lyre, ou en étoile ; d'autres furent établis à colonnes cannelées a ou détachées a ou bien à montants en forme de crosses, bien renversés.
          Parmi les modèles d'accotoirs qui plaisaient le plus à Georges Jacob, étaient ceux en bateau et à joues rampantes. Des vases en forme de feuilles de soleil d'où sort une flamme terminent les montants de riches canapés.
          Les pieds des sièges sont de toutes formes : en gaine, portant console, à bambous chinois ou à chapiteau ionique, de biches ou en balustres ornés de feuilles de laurier, cormiers (ou plutôt corniers) ; d'autres sont tournés et ornés de riches profils, cannelés.
          Les patins des écrans sont généralement à feuilles d'ornement mais dès 1785, nous en voyons en sphinx, et pour la Reine, en forme de patte d'aigle.
          Dans les cases, Georges Jacob pose des motifs décoratifs très réduits que son imagination sait varier à l'infini : rosaces tantôt simples, tantôt en godron, boutons en cul-de-lampe, diamants, fleurs de soleil et feuilles de persil ; il emploie plus rarement des feuilles de chêne avec glands, des pattes de lion, des rubans.
          Lorsqu'un meuble, dans les mémoires, était mentionné comme de forme nouvelle, cela indiquait de la part de l'ébéniste la création d'un modèle inédit, et le prix en était augmenté. Pour certains travaux, comme l'impériale du lit de Marie-Antoinette au palais des Tuileries, il est fait par Georges Jacob en 1784, en dehors de l'impériale définitive, deux maquettes, l'une des draperies et l'autre de la sculpture.
          L'ébéniste n'eut qu'exceptionnellement recours à un spécialiste pour la sculpture des plus fins ornements où sa virtuosité se jouait ; nous ne voyons qu'une seule fois signaler une collaboration, lorsque Jean-Baptiste Rode, sculpteur à Paris, décora de fleurs de lis, lauriers, armes et cornets d'abondance, un grand fauteuil fourni en 1783 pour Bagatelle.

          Georges Jacob n'emploie, pendant de longues années, que les bois indigènes, le noyer, le chêne, le sapin. A partir de 1780, sous l'influence anglaise, il utilise pour les sièges l'acajou appelé outre-Manche mahogany ; et il tient à signaler au début tout le côté délicat de ce travail, lorsqu'il mentionne, dans un de ses mémoires, un fauteuil de toilette en acajou fait de sujétion à cause de la difficulté du bois. La mode de ce bois exotique se développant, il est parfois remplacé par le noyer mis en couleur d'acajou et poli à la cire, à l'essence et au tripoli. Plus tard, l'ébéniste emploie également le bois de citronnier et l'ébène.
          Dans un mémoire concernant seize grands fauteuils exécutés par Jacob pour Marie-Antoinette, nous avons tout le détail de la dorure. Rien que pour ces fauteuils, la dorure montait, en 1788, à 3.840 livres. C'est dire qu'elle dépassait de beaucoup le prix de l’oeuvre sculpturale, ainsi que nous le montre le mobilier du salon des jeux exécuté pour Saint-Cloud, dont les bois coûtèrent 8.536 livres, tandis que la dorure s'élevait à 12.110 livres. La dorure originale des sièges de la fin du XVIII ème siècle, lorsqu'elle est parvenue à nous dans toute sa pureté, a une douceur raffinée provenant souvent de la juxtaposition des ors de diverses couleurs.
          A côté de cette dorure particulièrement coûteuse, existait celle faite à l'huile, dont le prix était infiniment plus raisonnable. Pour le second salon de Madame à Brunoy, en 1781, Georges Jacob livre un ameublement dont la sculpture sur bois s'élève à 6.660 livres, alors que la dorure à l'huile ne s'élève qu'à 5.020 livres.
          L'élévation du prix de la dorure et l'évolution du goût vers une plus grande simplicité, incitèrent les ébénistes à faire grand usage de la peinture. Celle-ci est exécutée d'ailleurs en des tons les plus divers où l'on sent une recherche de fraîcheur, de gaîté. Ces peintures sont faites au chipolain, blanc de céruse pur, en couleur d'eau, en vert, en blanc de Roy, à fond lilas clair avec ornements rechampis en blanc de plomb ; pour certains objets religieux, signalons le vermillon, et, pour la domesticité, le jaune. Ces peintures sont toujours protégées d'un beau vernis fin. Enfin, comme il fallait tout prévoir, Georges Jacob, son travail complètement terminé, faisait envelopper soigneusement ses sièges de papier de soie Joseph, pour garantir les frottements qu'ils pouvaient éprouver au moment d'être garnis.
          Georges Jacob eut pour collaborateurs, en ce qui concerne la peinture ou dorure de ses meubles, de véritables artistes. Il dut utiliser tout spécialement Ménage, peintre-doreur, qui habitait rue Meslée sa propre maison : c'est chez lui que fut exposé un lit très riche en sculpture, exécuté pour le Prince des Deux-Ponts, électeur palatin du Rhin, et dont le journal de Paris nous donne une description particulièrement détaillée dans son numéro du 10 mars 1782.
          En ce qui concerne les commandes du comte d'Artois, Jacob paraît avoir collaboré fréquemment avec Ramier, maître-peintre et doreur, demeurant rue du Faubourg-Saint-Martin. C'est ce dernier qui peint en blanc verni, en 1782 et 1783, les sièges destinés aux loges du Théâtre Français et de la Comédie Italienne. Pour l'église paroissiale de Maisons, le bâton du porte-bannière est peint par lui en vermillon et sa fleur de lys dorée. La même année, un beau fauteuil cintré est livré à Bagatelle après avoir été doré par Ramier du plus bel or fin et verni.
          En 1788, après le décès de Ramier, Georges Jacob fait appel à Chatard, peintre et doreur, habitant faubourg Montmartre : ce dernier dore avec l'or le plus fin un meuble de salon sculpté par Jacob et destiné aux appartements de Marie-Antoinette au château de Saint-Cloud. Chatard, dont on trouve encore l'étiquette sous divers sièges d'époque Louis XVI provenant des palais nationaux, fut sans doute le collaborateur de François Honoré Georges Jacob-Desmalter lorsque celui-ci orna, en 1810, de casques laurés et de couronnes l'impériale du lit de Napoléon Ier qui se trouve encore en place dans les petits appartements de Fontainebleau.
Hector Lefuel - La Revue de l'art ancien et moderne – Juin 1923

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