Les Jacob - Journal des débats politiques et littéraires – 12 février 1924

          Je n'ai pas manqué d'aller voir l'exposition des "indépendants". Mais c'est assez de l'avoir vue. Qu'est-ce qu'un "indépendant" en matière d'art ? J'en suis encore à le chercher, et les documents nouveaux et assez insignifiants qui viennent d'être produits ne feront pas, je le crains, avancer la question.
          En rentrant chez moi, j'ai trouvé sur une table un livre récemment paru dans l'excellente collection des "Archives de l'Amateur" (librairie A. Morancé). Il est consacré à la famille des Jacob, et plus spécialement à la vie et à l’œuvre de Georges Jacob. Passons une heure chez ces braves gens, qui sont si bien de chez nous ; nous sommes sûrs d'y trouver des sièges confortables et de bon goût, des "tête-à-tête" a la reine des chaises basses, des canapés et des fauteuils, pièces de maîtrise exemplaires, qui invitent à la causerie. M. Hector Lefuel y sera notre introducteur. Il les connaît bien et il les aime. Et, chez les Jacob, on rencontre bonne compagnie des dessinateurs ou des architectes, comme Brongniart, Percier, Fontaine, Vivant-Denon, Vignon, Belanger. Prud'hon lui-même et David fréquentent la maison.

          Les Jacob étaient de vieille souche bourguignonne ce qui est une bonne marque française et plus exactement de Cheny, entre Sens et Tonnerre, qu'entourent et arrosent l'Armançon, l'Yonne et le canal de Bourgogne. J'insiste sur la bonne marque française, parce qu'il n'y a pas longtemps encore, un "historien" nous parlait de ces "Allemands qui empoisonnèrent Paris de leurs meubles empire, c'est à-dire boches". Il est vrai que, sous Louis XV et Louis XVI, d'excellents ébénistes les Oeben, les Riesener, les Roentgen, les Berneman, les Molitor, les Weisweiler nous étaient venus du Nord et des bords du Rhin. Devons-nous les renier ? Je souligne, à ce propos, une remarque excellente de M. Lefuel, répondant à ceux qui récusent tous ces "Boches" qui restent de parfaits représentants du goût français. Le milieu français fut, dans leur éducation, l'élément décisif. Tous ceux qui retournèrent dans leur pays d'origine y perdirent rapidement toutes les qualités qu'ils avaient cultivées et qui les avaient fait admirer à Paris.
          Georges Jacob, que ses traditions de famille et les circonstances mêmes de la jeunesse semblaient vouer à l'agriculture, obéit, dès l'âge de seize ans, à la vocation impérieuse qui l'attirait vers la sculpture sur bois. Au début de 1756, il venait travailler à Paris ; mais c'est en Bourgogne même qu'il avait reçu la première initiation et que sa vocation s'était éveillée. A trente kilomètres de Cheny, à Sens, existait une corporation renommée de menuisiers ébénistes, dont aujourd'hui encore les vieilles familles de la région conservent soigneusement les œuvres très recherchées des amateurs. C'est de ces maîtres que Georges Jacob tenait le goût des formes franches et robustes qu'il devait affiner par la suite, mais dont il ne perdit jamais le bénéfice.
          M. Lefuel s'excuse de n'avoir pu découvrir le "maître" chez qui Georges Jacob passa les six années d'apprentissage obligatoire mais il croit pouvoir désigner Louis Delanois comme le "compagnon" chez lequel il accomplit les trois années de stage de compagnonnage. L'un et l'autre, Jacob et Delanois, unis d'une étroite amitié, se firent des sièges une spécialité très lucrative et y déployèrent les mêmes qualités. On peut voir, au Louvre, dans le legs Camondo, trois pièces de leur façon et de style très pur deux "marquises" en bois sculpté, peint blanc et or, et une chaise longue en bois doré.
          Delanois, reçu maître le 17 juillet 1671, acquit de bonne heure une réputation qui lui valut la plus belle clientèle. La duchesse de Bourbon, le comte d'Artois, le duc de Chartres, le prince et Mlle de Condé, le prince de Beauvau, le roi de Pologne, les ducs d'Enghien et de Praslin, la comtesse du Barry se fournirent chez lui, dès qu'il fut "maître". On sait que, pour être reçu "maître", les compagnons devaient exécuter de "leurs mains propres, en la maison de l'un des jurés, le chef-d'œuvre prescrit, tant en assemblage que de taille, de mode antique, moderne ou françoise, garny d'assemblage, liaison et moulure...". C'est après avoir passé par toutes ces épreuves que, le 4 septembre 1765, Georges Jacob fut reçu par ses pairs "maître menuisier-ébéniste de la ville et faubourgs de Paris", et sa pièce de maîtrise (1765) est arrivée jusqu'à nous.
          C'est un charmant modèle, de 34 centimètres de haut sur 22 de largeur (où quelques traces de "rocaille" subsistent encore) et qui témoigne de l'admirable virtuosité de l'auteur comme "menuisier sculpteur sur bois". C'est ainsi qu'il se qualifia lui-même désormais.
          Il habitait alors la rue Beauregard, qui existe encore à peu près telle qu'elle était de son temps (c'est un coin de Paris où le passé revit presque intact. Les plus anciennes maisons datent de la Régence les plus modernes, des dernières années du dix-huitième siècle). Il avait pour voisine la fille d'une dynastie de maîtres brodeurs, Jeanne Loyer, qu'il épousait à la fin de juillet 1767, dans l'église Notre Dame-de-Bonne-Nouvelle, située dans la même rue, près de la porte Sainte-Denis.
Les portraits de tous ces braves gens, publiés par M. Lefuel, ne comptent certes pas parmi les grands chefs-d'œuvre de l'art. Mais comme ils sont persuasifs ! Quelle bonhomie, quel accent de vérité et de sincérité ! Celui de Mme Georges Jacob (Jeanne-Germaine Loyer, 1751-1817), peint, comme celui de son mari en 1703, par Simon Julien, mériterait de prendre place dans nos musées, parmi les plus véridiques "témoins" de la moyenne lignée française, si fidèlement caractérisée par l'art probe, intelligent et franc de nos portraitistes. Ils sont encore dans le cadre ovale que Georges Jacob sculpta pour eux et qui contribue si efficacement à préciser et compléter leur expression.
          Mais voici tous les Jacob réunis dans un charmant portrait de famille, signé Lepeintre 1792. Mme Jacob, la mère, est assise, à gauche, le dos à la fenêtre, les bras croisés sur son métier elle a interrompu son travail et, avec une intime délectation, elle écoute. Prés d'elle, au centre de la pièce, sa fille aînée a les mains posées sur le clavier un des frères tourne les pages de la partition la sœur et un autre frère, debout derrière elle, suivent sur un cahier de musique la partie de chant. Le père Jacob, assis à droite, le coude sur le clavecin, suit aussi la lecture sur un rouleau déployé, dont son fils aîné, accoudé au dossier de son fauteuil, maintient l'extrémité. Des portefeuilles appuyés à des tabourets, des rouleaux de musique, un joli petit caniche blanc, garnissent les premiers plans. Et toutes ces figures, dans cette atmosphère d'intimité, sont vivantes, discrètement et spirituellement expressives. On est vraiment introduit et admis dans le cercle de famille, chez de simples bourgeois aux goûts intelligents. L'art bourgeois du dix-huitième siècle excelle à ces évocations de vies et de milieu.
          A cette date (1792) Jacob était à l'apogée de sa réputation. Les tablettes de la renommée le citaient comme "l'un des plus habiles" menuisiers et des plus renommés pour les lits, chaises, fauteuils, canapés mais la Révolution allait lui faire grief de tout ce qui jusqu'alors avait établi sa réputation et son crédit, et il eut a traverser des jours très difficiles. Toutes les commandes qu'il avait reçues de Louis XVI, de Marie-Antoinette, des frères du roi devinrent autant d'arguments, de délits que ses ennemis exploitèrent contre lui. Il dut se tirer, dans une autre, aventure fâcheuse, de ce mauvais pas en assurant "que, s'il avait été occupé par les rois et les nobles, il travaillait maintenant pour la Nation" à laquelle il offrit cinq cents bois de fusils. L'offre fut acceptée et il en profita pour faire sortir sa femme de Paris sous le prétexte d'aller surveiller, dans une propriété lui appartenant, la coupe des noyers nécessaires à la fabrication de ces armes. Dans le dépouillement des archives familiales des Jacob, M. Lefuel n'a rien négligé de tout ce qui peut servir à illustrer, en même temps que le journal de leur vie quotidienne, le détail contemporain de la vie nationale. Il y a notamment une histoire de "recèlement de cochons", "d'accaparement", qui faillit coûter cher a Jacob, mais, pour tous ces détails anecdotiques, si vivants et amusants, il faut renvoyer au texte même.
          L'amitié de David, dont Jacob avait été l'ébéniste et qui plus d'une fois prit pour modèles, dans le mobilier de ses tableaux, des meubles de son ami, fut d'un grand secours à celui-ci au temps des persécutions et dénonciations révolutionnaires. Les mauvais jours passés, ses deux filles mariées, Georges Jacob n'aspirait plus qu'à vivre tranquillement et a jouir de ce qui lui restait encore, mais la fortune qu'il avait acquise se trouva gravement compromise par les événements. Sa clientèle avait été dispersée, décimée par la terreur. L'émigration, les condamnations subies par ses principaux clients et débiteurs lui firent perdre la plus grande partie de ses gains. Il avait prêté à Monsieur, comte de Provence, 85.000 livres, qu'il ne revit jamais !
          Il vendit à ses deux fils aînés, depuis longtemps associés à ses travaux, le 17 avril 1796 (28 germinal, an IV), son fonds d'établissement et les deux frères, sous la raison sociale Jacob Frères, rue Meslée, en continuèrent, pendant le Directoire et presque tout le Consulat, l'exploitation, sous la direction toujours présente du père.

          L’œuvre de Georges Jacob, qui débuta dans les dernières années du règne de Louis XV, au temps où la "rocaille" n'a pas encore tout à fait cessé d'être à la mode, est surtout contemporaine et caractéristique du style Louis XVI. C'est lui qui utilisa le premier peut-être et mit en œuvre tous les éléments décoratifs fournis par les fouilles d'Herculanum et de Pompéi et qui ordonna le décor des soupers grecs, à la manière de ceux que Mme Vigée Le Brun avait mis à la mode. Les sièges et les lits furent surtout sa spécialité. Ses mémoires fournissent une nomenclature vraiment extraordinaire de différents modèles de lits qui sortirent de ses ateliers lits en niche, en chaire à prêcher, en tombeau, à la chaise, à la Choisy, à la française, à l'italienne, à la polonaise, à la Mansart et, pour la campagne du comte d'Artois en Espagne, tout un assortiment de "lits d'armée à colonnes brisées et pliants" que Napoléon utilisera plus tard.
          Quant à l'ameublement de l'atelier de David, dont Etienne Delécluze nous a laissé la description, il fut un des objets de curiosité les plus fameux du temps on en retrouve tous les éléments dans les tableaux des Horaces, de la Mort de Socrate, d'Hélène et Pâris, de Brutus - dans le portrait de Mme Récamier. Et c'est par l'influence de David que Jacob dut la commande des meubles et du décor intérieur de la salle de la Convention. Mais il n'y travailla pas seul. Le fauteuil présidentiel, de forme curule, en acajou et drapé de pourpre, était fait d'après ses dessins, mais Percier et Fontaine eurent une large part dans les travaux la tribune, notamment, ornée de deux couronnes en bronze doré, était faite sur leurs dessins.
          Grâce au dépouillement des pièces, d'archives que M. Lefuel publie pour la première fois, nous sommes désormais minutieusement renseignés sur l'œuvre de Jacob. On connaît la console en bois sculpté et doré exécutée pour Marie-Antoinette et que le Louvre a recueillie. Mais les pièces les plus précieuses qui ont survécu sont aujourd'hui chez les collectionneurs c'est le baron Henri de Rothschild qui possède l'écran exécute pour le comte de Provence le "lit à la romaine" Louis XVI, le "tête-à-tête" à la reine, le canapé Louis XVI, le secrétaire en acajou exécuté pour Cambacérès en 1795, ont passé dans les collections Doucet, Wallace, Monicault, Massion.
          Georges Jacob mourut le 5 juillet 1814. Le service religieux de ses funérailles fut célébré à Saint-Nicolas des Champs, sa paroisse, qui conserve encore un certain nombre de ses œuvres, douze chaises d'acajou, offertes sans doute par l'auteur.
André Michel - Journal des débats politiques et littéraires – 12 février 1924

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