LES SORCIERS DE CHEU EN 1700

Pendant la plus grande partie du XVII e siècle, en France, la croyance aux sorciers était encore universelle. Savants et ignorants, clercs et laïques, magistrats et médecins, tous étaient persuadés que le démon pouvait, à son gré, s’asservir les corps et les âmes. Pour ne citer qu’un exemple, vers la même époque (1674) où Mme de Montespan, ambitieuse de fixer a son profit les caprices du roi, faisait célébrer par Guibourg des messes diaboliques dans lesquelles son corps servait d’autel, le Parlement de Rouen, craignant que Louis XIV ne se laissât aller à commuer en bannissement perpétuel la peine du feu prononcée contre des sorciers, adressa à ce dernier une pressante requête pour chercher à le retenir. Cette savante compagnie, composée des esprits les plus distingués de la Normandie, croyait fermement que tout irait à mal en France si l’on s’écartait de la sinistre voie ouverte par les livres des Delancre, des Boguet et autres démonologues. Malgré ces résistances, toutefois, dans les derniers temps du XVII e siècle, l’horreur qu’inspiraient les sorciers s’humanisa quelque peu. Dans un édit, donné en juillet 1682, se rencontrent de sages dispositions empruntées à l’Ordonnance Caroline, d’après lesquelles ne devaient plus être frappées du dernier supplice «que les personnes assez méchantes pour joindre à la superstition l'impiété et le sacrilège, ou pour se servir de vénéfices et de poisons». Quant aux actes de pure sorcellerie, le juge pourrait seulement infliger une punition exemplaire, suivant l'exigence des cas.
Mais quel que fût l’adoucissement apporté aux anciennes peines, la crainte de passer pour sorcier n’en subsista pas moins, pendant longtemps encore, presque tout entière. Soit souci des rigueurs de l'opinion publique, soit défiance des appréciations arbitraires du juge, sitôt que l'on se sentait soupçonné de sorcellerie, rien ne coûtait pour établir son innocence, même par les moyens les plus hasardeux. Parmi les nombreux exemples que l’on pourrait tirer de l’histoire des pays dont se compose aujourd’hui le département de l’Yonne, les faits suivants en vont fournir la preuve.


Un certain jour d’été de l’année 1700, à peu de distance de Saint-Florentin, un nombre considérable d’habitants de cette ville et des pays voisins se trouvaient réunis sur les bords de l’Armançon, en un point où cette rivière avait le plus de profondeur. Gens de tous âges et de toutes conditions étaient accourus avec un empressement qui indiquait l'attente d’une scène pour laquelle ils se passionnaient. Que devait être cette scène ?... C’est au petit village de Chéu, situé à une demi-lieue de là, qu’il en faut aller chercher le secret.
Chéu fut autrefois, paraît-il, une terre féconde pour la sorcellerie. Pendant des siècles, le Diable y régna en maître. A peu de distance de ce pays existe un bois, appelé le Sauvoie, dans lequel, suivant une tradition qui s’est continuée jusqu’à nos jours, se célébrait le Sabbat ; et, il n’y a pas bien longtemps encore que, par ressouvenir du passé, on disait en parlant d’un habitant de ce village : «C’est un sorcier de Chéu».
Par quelles raisons Satan eut-il, ou du moins fut-il réputé avoir tant de prise sur l’esprit des Chéutins ? A défaut de cause plus certaine, on pouvait invoquer peut- être l’extrême misère dans laquelle ces malheureux furent longtemps plongés. Aujourd'hui que, par suite des changements apportés dans le genre de culture du sol, Chéu est devenu l’une des plus riches communes du canton de Saint-Florentin, ses habitants ne soupçonnent guère la sombre existence qu’eurent à mener leurs pères. Il ne faudrait pas remonter bien haut cependant pour retrouver des traces de l’ancienne misère de ce pays. Qu’on se figure un amas de chaumières insalubres et délabrées, enveloppées de toutes parts de bruyères et de marécages, n’ayant, pour communiquer avec les autres centres d’habitation, que quelques rares chemins, tout au plus praticables pendant la belle saison, voilà ce qu’était Chéu, il n’y a pas plus de quarante ans. Que si, au milieu du mouvement d’améliorations matérielles qui commençait alors à s’accroître notablement dans les villages de notre région, Chéu présentait encore un aspect aussi désolé, quelle ne devait pas être la situation de ce malheureux pays à une époque où nos campagnes étaient si profondément marquées du sceau de la barbarie ! En de telles conditions, il n’y aurait rien d’étonnant que les pauvres Chéutins, se croyant délaissés du Ciel tout autant que de la nature et de la société, eussent songé à se donner à la dernière puissance qui pouvait les secourir, c’est-à-dire à Satan. Aussi bien l’abandon au Diable fut-il le plus souvent un acte de dépit et de désespoir. A ceux que la terre abreuvait de tristesses, le noir esprit apparaissait comme un consolateur de qui l’on pouvait attendre soit appui, soit vengeance.
Quoiqu’il en soit du mobile qui ait jamais dirigé les prétendus sorciers de Chéu, ce qui est assuré, c’est que, à différentes époques, des habitants de ce pays eurent à se défendre de l’accusation de démonolâtrie. Ce fut notamment une circonstance de cette nature qui détermina l’épreuve à laquelle venait assister la foule réunie sur les rives de l’Armançon.
Depuis quelque temps, un certain nombre d’habitants de Chéu s’entraccusaient de sortilèges et de maléfices. Si ces imputations étaient fondées, rien aujourd’hui ne met à même d’en juger. Tout ce qu’on sait, c’est que ces incriminations réciproques préoccupaient assez ceux qui en étaient l’objet pour les porter à demander une justification publique.
On se rappelle combien les ordalies ou jugements de Dieu furent en usage pendant le moyen-âge et même par delà. La justice féodale, se tenant en défiance contre la parole de l’homme, qui trop souvent est mensongère, avait résolu d’en appeler à l’incorruptible témoignage des éléments. De là, différentes épreuves, dont les principales furent l’épreuve par l’eau et l’épreuve par le feu. Pour ce qui est de l’eau froide notamment, on considérait que, mise aux prises avec un accusé, elle ne consentirait à lui donner un refuge dans son sein qu’autant que cet accusé serait pur comme elle. Donc, celui-là serait innocent qui enfoncerait ; coupable, qui surnagerait.
L'épreuve de l’eau froide étant, en général, réservée au petit peuple, ce fut à celle-là que les sujets de Chéu proposèrent de se soumettre. Bien que le Parlement de Paris eût interdit cette sorte de jugement de Dieu par un arrêt du 1er décembre 1601, les juges des lieux accueillirent la demande qui leur était adressée. Au jour donc qui avait été convenu, après s’être préparé par le jeûne et la communion, les accusés se rendirent au point de l’Armançon où les attendaient plus de huit cents spectateurs. Là, on leur lia les bras et les mains aux jarrets et aux pieds, puis on leur passa une longue corde sous les aisselles, afin de retirer de l’eau ceux qui disparaîtraient.
- A l’effroi général des assistants, tous les accusés demeurèrent sur l’eau. Personne, bien entendu, ne chercha à se demander si quelque cause naturelle, comme la complexion des patients, la manière dont l’épreuve avait été faite, n’expliquerait pas le phénomène qui venait de se produire. Pour tous les assistants, point de doute que tous les accusés fussent de vrais sorciers !
- De leur côté, les juges présents à l’épreuve adressèrent aussitôt un rapport aux juges supérieurs, concluant sans doute à ce que des poursuites fussent ordonnées contre les suppôts de Satan. Mais ces derniers juges, appliquant les maximes formulées par le Parlement de Paris, répondirent que l’épreuve n’était point décisive, qu’on devait même se garder de recourir à un tel genre d’épreuves, lequel, non-seulement n’était point propre à faire distinguer l’innocent du coupable, mais avait encore pour résultat impie de tenter Dieu. La justice n’inquiéta donc pas les individus contre qui avait tourné l’épreuve. Est-ce à dire que ceux-ci n’eurent à concevoir pour l’avenir aucune appréhension ? En juger ainsi, serait perdre de vue que les victimes de l’épreuve avaient plus que jamais à compter avec l’aversion publique, et devaient craindre que plus tard des poursuites en bonne forme fussent dirigées contre elles. Aussi plusieurs de ces prétendus sorciers regardèrent-ils comme prudent de se mettre à distance de leurs accusateurs ; et, peu de temps après, on les vit quitter pour toujours le pays avec leurs familles. Quant à ceux qui restèrent, on ne voit pas ce qui en advint. Peut-être eurent-ils la bonne fortune de conserver un repos relatif. Car, quoique les peines édictées contre la sorcellerie restèrent en vigueur jusqu’à la Révolution, on touchait à l’époque où l'opinion publique, par un retour au bon sens, allait s’arracher aux cauchemars qui l’avaient si longtemps terrifiée.

CHARLES MOISET

Document "Cheny mon village" http://www.cheny.net
Extrait de l'Annuaire historique du département de l'Yonne - 1876

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