TOPOGRAPHIE MEDICALE
DE LA PETITE VILLE
DE SAINT-JULIEN-DU-SAULT

Le meilleur guide que l’on puisse prendre pour tracer la topographie médicale d’un pays, est sans contredit le sublime Traité des airs, des eaux et des lieux d'Hippocrate.
Les anciens se sont beaucoup occupés, sans doute, de l’étude des climats ; mais leurs ouvrages manquent en général de cet esprit d’observation que l’on rencontre à chaque pas dans le livre du père de la médecine. C’est au génie de cet illustre médecin qu’on doit les principales vérités dont Bodin, Montesquieu, Cabanis, et tant d’autres, ont su tirer de si fécondes applications.
Pour faire une bonne topographie médicale, il ne faut pas seulement avoir égard aux rapports de position entre le soleil et la terre, il faut encore tenir compte de toutes les influences locales provenant de la nature du sol et de sa culture, de l’élévation, de la direction des montagnes et des terres, de l’étendue des plaines, de la hauteur et de la disposition des forêts, du cours des rivières et des fleuves, des accidents volcaniques, du système habituel des vents, de la lumière, de l’électricité, de l’humidité, de la sécheresse, enfin de tout ce que la diversité des circonstances naturelles peut apporter de particulier dans le genre de vie, dans la santé et dans la disposition des individus aux maladies, suivant l’âge, le sexe, le tempérament, etc.
Etablissons donc sur ces bases la topographie médicale de la petite ville de Saint-Julien-du-Sault, et voyons si, dans la disposition du pays et dans la manière d’être des habitants, nous pourrons trouver de quoi expliquer les ravages extraordinaires que le choléra morbus vient d’y exercer.

La petite ville de Saint-Julien-du-Sault, département de l'Yonne, où l'on compte environ 1.5oo habitants, est située dans une vallée assez spacieuse, à peu de distance de la rive gauche de l’Yonne, à deux lieues N. 0. de Joigny, à sept lieues et demie N. E. d’Auxerre, à quatre lieues E. de Courtenay.
Bâtie sur un sol inégal, la petite ville de Saint-Julien-du-Sault est bornée au midi et au nord par de hautes montagnes couvertes de vignes et de bois, au levant et au couchant par de vastes prairies d’où s’élève une immense quantité de hauts peupliers plantés à très peu de distance les uns des autres.
Ces prairies sont environnées et sillonnées par un grand nombre de ruisseaux dont l’eau n’est pas toujours très abondante. Ces ruisseaux, pour la plupart, se dessèchent dans les temps chauds, et laissent à nu une grande quantité de matières végétales en putréfaction, d’où s’exhalent des vapeurs très insalubres. A certaine époque de l’année on détourne l’eau de ces ruisseaux pour servir à l’irrigation des prés.
La ville proprement dite est entourée de murs percés par quatre portes principales, et assez élevés pour gêner la circulation de l’air.
Au nord et au levant sont des promenades plantées d’arbres touffus, très rapprochés les uns des autres.
Au levant, au midi et au couchant sont des fossés larges, mais peu profonds, dans lesquels stagnent, sur certains points, des eaux croupissantes qui répandent des gaz méphitiques très nuisibles à la santé des habitants.
Dans une grande partie du contour de la ville se trouvent de petites rivières dont les eaux ne sont pas toujours très pures en raison de ce qu’elles reçoivent d’autres eaux corrompues par les débris de plusieurs tanneries. Ces eaux servent à l’alimentation de moulins à tan et à farine, après quoi elles vont se jeter dans l’Yonne.
Au midi de la ville se trouve, au pied de la plus haute montagne, une source d’eau vive fort en renommée dans le pays.
Trois faubourgs sont attenants à la ville. Celui de la Croix, qui est le plus considérable, est situé au levant ; les deux autres, qui se composent de quelques maisons seulement, sont placés, l’un au couchant, l’autre au midi.
Les habitants de ces trois faubourgs peuvent être assimilés, sous tous les rapports, à ceux de la ville.
Les rues de Saint-Julien-du-Sault sont en général étroites, non pavées, et parcourues par des ruisseaux tellement mal disposés, que les eaux pluviales et ménagères, ainsi que celles des fumiers, y séjournent la plupart du temps, ce qui donne lieu à des exhalaisons très insalubres. Deux grandes places carrées servent aux marchés qui se tiennent tous les dimanches pour les besoins du pays.
La ville est généralement mal bâtie ; presque toutes les maisons sont basses, étroites, mal percées, mal éclairées, ce qui fait que l’air y circule très difficilement. L’intérieur, chez le plus grand nombre, est mal blanchi, et l'extérieur en rapport avec des fosses remplies de fumier qui répandent toujours, mais surtout pendant les chaleurs, une odeur infecte. Toutes les maisons sont couvertes en tuiles et bâties sur caves. Elles ne se composent que du rez-de-chaussée, d’un premier étage et de greniers. Tous les habitants logent au rez-de-chaussée, où ils trouvent une fraîcheur continuelle qui devient souvent très nuisible à leur santé ; car, si en venant du dehors on a l’imprudence de se découvrir, la transpiration s’arrête, et de là tous les maux qui accompagnent cette suppression.
Le cimetière, qui se trouve au milieu de la ville, est aussi le siège d’émanations qui contribuent encore à l’insalubrité du pays.
La ville possède un petit hôpital composé de 12 lits et desservi par deux sœurs de charité. Les salles sont assez bien disposées et tenues très proprement. Les lits sont convenablement garnis ; les aliments sont simples, mais de bonne qualité.

Air.

D’après ce qui vient d’être dit, il est facile de démontrer que l’air qu’on respire à Saint-Julien-du-Sault est constamment chargé d’émanations qui ne peuvent être que nuisibles à la santé des habitants.

Fontaines.

Il n’existe dans l’intérieur de la ville aucune fontaine dont on puisse se servir pour l’assainissement des rues.
Pendant l’épidémie du choléra on faisait bien arriver chaque jour dans le bas de la ville, et pendant plusieurs heures, l’eau d’une rivière voisine, mais deux rues seulement profitaient de cet avantage, le reste du pays en était privé.

Eaux.

L’eau dont les habitants font usage pour tous leurs besoins provient d’une source située au midi de la ville, dans le petit faubourg de la Fontaine. Cette eau est claire, limpide, fraîche, légère, agréable au goût, cuit très bien les légumes, ne précipite pas par l’acétate de plomb, et dissout le savon avec beaucoup de rapidité. Elle renferme donc toutes les conditions voulues pour être bonne.
Quelques personnes en petit nombre font usage d’eau de puits. Cette eau, malgré toutes ses apparences, est loin d’être aussi salutaire que celle de la source fontaine.

Terrain.

Le terrain de la petite ville de Saint-Julien et de ses environs est loin d’être uniforme et de même nature ; il offre, au contraire, beaucoup de mouvements et d’aspects variés. Celui sur lequel la ville se trouve bâtie est pierreux ; celui des montagnes environnantes est éminemment calcaire et fournit beaucoup à ceux qui s’occupent du commerce de chaux.

Climat et température.

Le climat est tempéré ; mais il n’est pas rare d’observer des variations assez brusques et assez marquées dans la température. J’ai vu plus d’une fois le thermomètre varier de plusieurs degrés en quelques heures. C’est ainsi que cette année même, après bon nombre de jours d’une chaleur très marquée, la température s’abaissa tout à coup au point de geler toutes les vignes qui étaient en fleurs ; en un instant toutes les espérances du pays furent détruites. Les matinées et les nuits sont surtout très remarquables par leur fraîcheur. L’hiver est ordinairement peu rigoureux.
Les pluies sont généralement peu abondantes, et les orages peu fréquents.
Les vents sont peu violents et de courte durée. Ceux qui soufflent le plus souvent viennent du nord-est, de l’est, ou de l’ouest.

Productions.

Le pays est très productif en vins d’assez bonne qualité. On n’y récolte que peu de grains. Les habitants trouvent dans leurs jardins presque tous les légumes dont ils se nourrissent ; la pomme-de-terre et les haricots de toute espèce y viennent en grande abondance. Les prairies qui environnent la ville fournissent de très bon foin pour l’entretien des bestiaux.

Travaux.

Presque tous les habitants de Saint-Julien sont cultivateurs et n’exercent absolument aucun genre d’industrie. La vigne occupe les trois quarts d’entre eux.

Commerce.

Tout le commerce de Saint-Julien consiste dans la vente des vins qu’on y récolte. Aussi la misère est-elle des plus grandes quand, comme cette année, la vigne vient à manquer. Il y a cependant quelques fabriques de draps et de cuirs. Tous les dimanches se tient un marché où les habitants font leurs provisions de semaine.

Extrait de
Relation historique sur le choléra-morbus épidémique qui a ravagé la ville de Saint-Julien-du-Sault (Yonne), en mai et juin l832,
précédée de la topographie médicale du pays - Jules Hatin

Texte retranscrit par Cheny mon village - http://www.cheny.net

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