Au secours ! Je suis perdu !
Le décès d'Emile Thierry dans la "Gazette du Village"

Gazette du Village

Émile Thierry

          Mes chers amis, la Gazette du Village vient d'être cruellement éprouvée. J'ai la grande douleur de vous annoncer la mort de notre rédacteur en chef, mon vénéré maître, M. Emile Thierry, décédé samedi dernier à Paris, à la suite d’une douloureuse maladie. Nous avons vainement espéré que sa robuste constitution triompherait du mal qui le minait. Hélas! Il n’en a rien été ; notre cher rédacteur en chef a succombé, après de vives souffrances qu’il a endurées avec une énergie et un courage admirables.
          Vous partagerez notre émotion et nos regrets, car vous aimiez la causerie hebdomadaire de M. Thierry, écrite dans un style à la fois simple et clair, précis et toujours vivant, que vous avez pendant si longtemps apprécié, M. Thierry était un savant doublé d’un praticien qui possédait à un haut degré la faculté de mettre la science à la portée de l’homme des champs.
          Il avait profondément enraciné au fond du cœur, l'amour des paysans ; élevé à la campagne, ayant passé la plus grande partie de sa vie au milieu des travailleurs de la terre, il en avait apprécié l’esprit pratique, le bon sens, l'ardeur au travail. Aussi était-il heureux de pouvoir les instruire ; il comptait sa bonne Gazette au nombre de ses plus chères affections.
          Son journal, pour lui, c’était une vraie famille. I1 y collaborait assidûment depuis plus de vingt-cinq ans et lorsque mourut, en 1902, son ami Adolphe Lesne, rédacteur en chef de la partie agricole, M. Emile Thierry était merveilleusement préparé et en quelque sorte tout désigné pour recueillir sa succession. Vous avez pu juger avec quel soin, avec quel talent il s'est acquitté de ses fonctions, mettant à votre service sa grande compétence des choses du bétail, sa longue expérience de la médecine vétérinaire.
          Il a travaillé jusqu'au bout et malgré les souffrances qu’il endurait, quelques jours avant sa mort, il dictait encore les réponses à vos demandes de renseignements.
          On peut dire que sa vie tout entière a été consacrée au travail ; aujourd’hui seulement il connaît le repos. Nous aimions tous M. Thierry. Nous l'aimions parce qu’il était extrêmement bon, affectueux, bienveillant, obligeant, indulgent. Il prenait plaisir à faire le bien; et il en a fait beaucoup dans sa vie.
          Il est une autre œuvre à laquelle a collaboré l’homme que nous pleurons et je me garderai bien de l’oublier, parce qu’elle fut, avec la Gazette du Village, son œuvre de prédilection. Je veux parler de l’Ecole pratique d’agriculture de La Brosse (Yonne) qu’il a fondée en 1882 et dirigée pendant de longues années.
          Sous son habile direction, la nouvelle Ecole n’a pas tardé à conquérir une juste renommée et à se classer parmi les meilleurs établissements de ce genre. En même temps que directeur habile, M. Thierry y fut un professeur d’élite ; ses anciens élèves garderont un souvenir impérissable de ses cours si méthodiques et si pratiques. Homme d’un grand cœur, vieux républicain, aimant passionnément son pays, il a inculqué aux enfants confiés à ses soins, l’amour de la famille et l'amour de la pairie ; i1 a donné à la terre de bons cultivateurs et à la France de bons citoyens.
          La nouvelle de la mort de M. Thierry sera douloureusement ressentie par tous ceux qui, comme moi, sont passés sur les bancs de l’école de La Brosse ; c’est que notre cher maître avait pour ses élèves une sollicitude toute paternelle ; il les considérait comme ses enfants. En revanche, nous l'aimions comme un père. Bien des pleurs seront versés par mes camarades lorsqu’ils apprendront la mort de M. Thierry.
          Et puisque je suis, parmi les anciens élèves de M. Thierry, l’un de ceux qu’il a le plus honorés de son amitié, et en même temps l’un de ceux qui l’ont le plus aimé, qu’il me soit permis d’adresser à la mémoire de mon vénéré maître, notre tribut d’hommages et d’affectueuse reconnaissance, et à sa veuve qui fut pour lui non seulement une compagne dévouée, mais le meilleur des collaborateurs, l'expression de notre douloureuse sympathie.
          Vous aussi, mes amis, vous vous joindrez à nous dans cet hommage, légitimement dû à cet homme de bien qui a rendu tant de services à l’agriculture.
F. Lesourd - Gazette du Village - 30 juin 1907

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