Le Petit Parisien, 19 juillet 1911

Tribunal correctionnel d'Avallon - Comment étaient traités les pupilles des Vermireaux.

Ce ne fut, à l'audience d'hier, qu'une longue évocation des faits barbares reprochés au personnel de l'établissement. Ces faits, les inculpés les nient obstinément.
Nous avons exposé, dans leurs impressionnants détails, les faits qui amènent devant le tribunal correctionnel d'Avallon les directeurs de la colonie des Vermireaux et un certain nombre de gardiens de cet établissement. Comblons tout de suite une lacune. Les pupilles, qui avaient été l'objet d'une instruction, ont, depuis, bénéficié d'une ordonnance de non-lieu. Ils ne comparaîtront donc pas à ces audiences, si ce n'est comme témoins.
Le procès cause dans le département de l'Yonne une grosse émotion. Aussi y a-t-il foule au palais de justice. M. Goussard préside. M. le procureur de la République Guibaut occupe le siège du ministère public. Au banc de la défense sont : Me Henri Robert pour les époux Soliveau ; Me Olivier Jallu, également du barreau de Paris, pour le sous inspecteur des enfants assistés Landrin. Les gardiens ou anciens gardiens Rault, Rémy, Morlat, Baher, femme Jougla n'ont pas d'avocat.
L'huissier procède à l'appel des témoins. Ils sont au nombre de soixante-douze.
Il est exactement une heure moins dix quand l'interrogatoire commence.
M. Goussard questionne en premier lieu Mme Soliveau. C'est une personne d'une quarantaine d'années, au visage dur. Elle est vêtue de noir et porte un vaste chapeau garni de plumes.
Mme Soliveau prétend que M. Landrin n'eut jamais d'autorité aux Vermireaux.
D. Quel rôle jouait-il alors à la colonie ?
R. II était notre ami et notre conseil.
D. Les enfants confiés à vos soins se plaignent d'avoir été l'objet de votre part de déplorables violences. Vous aviez, il est incontestable, sur eux, le droit de correction, mais vous paraissez en avoir odieusement abusé.
Mme Soliveau. Cela est absolument faux. Ce sont de pures inventions. Je n'ai jamais exercé les actes de cruauté qui me sont reprochés. J'ai incontestablement giflé quelques pupilles, qui le méritaient. A quelques-uns, j'ai peut-être tiré les oreilles, mais là se sont bornées les violences que l'on me reproche.
La directrice des Vermireaux persiste, on le voit, à nier énergiquement, comme elle le fit à l'instruction. M. Goussard se voit alors obligé d'insister sur certains des faits que nous avons relatés.
D. Ce sont non seulement vos victimes qui vous accusent, mais aussi d'anciens gardiens de la colonie et de nombreux témoins. Est-il vrai que vous faisiez venir les enfants dans votre salle à manger et que, là, vous vous livriez sur eux à des actes révoltants ? Vous aviez une canne souple pour les frapper et vous le faisiez jusqu'à complet épuisement de vos forces.
L'accusée. Ce sont là des racontars, des potins de gens que j'ai dû congédier et qui se sont vengés sur moi de la sorte.
D. Il y a d'autres personnes que celles que vous visez en ce moment, qui vous accusent.
R. Il aurait fallu être féroce pour accomplir les faits qui me sont reprochés. (Murmures)
Le président. Cependant vous ne sauriez nier avoir frappé trois malheureux enfants de treize, quatorze et quinze ans, à tel point que leur sang gicla sur vous et vous souilla les mains.
L'inculpée (vivement). C'est faux, faux.
Le président. Nous verrons.
M. Goussard cite alors certains faits dont nous n'avons pas parlé. La femme Soliveau aurait, certain jour, renversé à terre un pauvre bambin de neuf ans, nommé Marchal, lui aurait placé un genou sur la poitrine et lui aurait appliqué un nombre incalculable de coups, tant et si bien que le pauvre gamin resta plusieurs jours sans pouvoir se mouvoir.
Mme Soliveau objecte que certains des pupilles qu'on l'accuse d'avoir martyrisés étaient de solides gaillards, capables de se défendre.
Si, dit-elle, je m'étais attaquée a eux, je ne serais plus de ce monde.
Le président (insistant). Il est un fait certain c'est que vous paraissiez avoir une haine farouche envers ces malheureux petits êtres placés sous votre surveillance et confiés à vos soins.
Vous le manifestiez en les traitant des mots les plus orduriers : "fumier", "chair pourrie", etc.
L'inculpée s'indigne, proteste et persiste à opposer les plus formelles dénégations.
Nous verrons quelle sera son attitude quand les petites victimes viendront déposer elles-mêmes.

M. Landrin

Vient ensuite le tour de M. Landrin. Tout d'abord ce prévenu tient à affirmer qu'il n'a pas usurpé le titre de sous-chef des enfants assistés du département de l'Yonne. Il fut nommé par arrêté préfectoral. M. Landrin a quarante-trois ans. C'est un homme de haute stature, portant une superbe barbe noire. Sa physionomie est loin de refléter la cruauté et l'on peut s'étonner des actes qui lui sont reprochés.
Ils sont cependant flagrants, déclare le président.
M. Landrin se défend d'avoir pris aux Vermireaux le rôle que lui attribue la prévention. Il n'en fut jamais le directeur, affirme-t-il.
D. Cependant, qu'y veniez-vous si souvent faire ? Qui vous conférait l'autorité que vous aviez ?
Le prévenu déclare qu'il était l'ami, comme a dit tout l'heure Mme Soliveau, des directeurs réels, les époux Soliveau, et leur conseil ; c'est en cette qualité qu'il fit de fréquentes visites à la colonie.
M. Goussard croit devoir rappeler à l'inculpé certains faits, qui prouvent surabondamment qu'il avait la haute main sur la colonie.
L'inculpé. J'affirme que je n'ai jamais eu un intérêt direct aux Vermireaux.
Le président Les pupilles vous ont cependant toujours considéré comme étant leur directeur, leur chef. D'ailleurs, vous signiez des factures, donniez des instructions, des ordres aux fournisseurs.
L'inculpé. Je m'occupais, en tant que conseil, de la comptabilité.
Le président. Mais cette comptabilité était considérable. Vous avez aussi publié des brochures sur l'établissement, fait de la propagande pour obtenir des pupilles. Enfin, vous avez passé avec les époux Soliveau un traité qui vous donnait tous droits de contrôle sur la colonie ; ce n'est pas là l'attribution d'un simple conseil.
On vous reproche, à vous aussi, d'avoir maltraité certains pensionnaires et plus particulièrement une fille Bouhou, à laquelle vous auriez, un jour, porté un coup de pied dans l'abdomen.
R. J'ai pu, dans certaines circonstances, réprimander, calotter, au besoin, certains mauvais sujets, mais j'affirme que jamais, à aucun moment, je n'ai dépassé la mesure.
M. Landrin insiste sur ce fait que la fille Bouhou, qui l'accuse, serait un témoin peu digne de foi.
Le président questionne en suite M. Landrin sur la gravité des punitions infligées aux pensionnaires.
Il parle de l'encellulement des pupilles, de la façon révoltante dont ils étaient traités.
M. Landrin fournit des explications assez confuses.
Est-il vrai, lui demande M. Goussard, que la peine du cachot durait jusqu'à trois semaine ?
Que les enfants y étaient enfermés pieds nus, en plein hiver, sans couverture, le corps protégé seulement par des haillons ?
Est-il vrai que vous laissiez ces petits malheureux au milieu de leurs excréments, au point que l'air qu'ils respiraient était infesté et qu'ils étaient obligés, pour humer un peu d'air pur, de se hisser jusqu'aux barreaux de leurs cellules ?
M. Landrin. Tout cela est exagéré. D'ailleurs, les cellules sont restées telles qu'elles étaient. On peut les visiter.

Nouvelles questions à Mme Soliveau

M. Goussard fait revenir à la barre Mme Soliveau, pour lui demander s'il n'est pas vrai qu'elle fit cimenter et garnir de verre les murs du cachot, afin que les petits prisonniers ne pussent plus grimper aux barreaux pour respirer.
Naturellement, la directrice proteste avec indignation.
Le président insiste et rappelle certains faits d'inhumanité reprochés à cette inculpée : elle aurait infligé quatre jours de cellule à un enfant qui avait sollicité et obtenu l'autorisation du préfet de faire sa première communion. Faisant ensuite allusion à la double tentative de suicide des petits Girard et Coulon qu'un gardien trouva pendus aux barreaux de leur cachot, M. Goussard demande à Mme Soliveau :
- Est-il exact que vous ayez, ce qui serait un acte révoltant, fait réintégrer en cellule Girard, dès les soins reçus pour le rappeler à la vie ? (Murmures d'indignation dans l'auditoire)
L'inculpée. Cela n'est pas vrai.
Le président passe aux faits de privations imposées aux petits martyrs.
D. A la femme Soliveau. Vous donniez à ces enfants de la viande corrompue ?
R. Cela est peut-être arrivé pendant les fortes chaleurs, une fois ou deux au plus.
D. Ne dites pas cela ; il y avait continuellement des vers dedans. Vous donniez aussi des légumes avariés à vos pupilles.
La femme Soliveau, qui commence à s'énerver :
Alors, je les aurais fait pourrir exprès ?
Le président. Enfin, la nourriture était si détestable que les chiens n'en auraient pas voulu.
La gardien et prévenu Rault confirme ce détail est déclare qu'il n'aurait pas voulu absorber les aliments qu'on donnait aux pupilles.
La femme Soliveau pousse l'audace jusqu'à dire que si elle diminuait les aliments c'était parce que ses pensionnaires avaient des dilatations d'estomac à force de trop manger.
Le président. Le médecin vous dira cependant dans quel état lamentable de misère il les trouva. Il n'y a pas que vos victimes pour vous accuser. Tout le monde est contre vous.
Parbleu, c'est ma bande noire. (Nouveaux murmures)
M. Goussard fournit ce détail, donné par un témoin : la viande était tellement avancée qu'elle se transformait en vase dans la bouche. Sous le rapport des vêtements, même incurie.
Le président. Vous êtes d'une avarice tellement sordide que vous n'achetiez pas de vêtements à vos pensionnaires, leurs culottes, leurs paletots étaient à ce point rapiécés qu'on ne pouvait reconnaître l'étoffe initiale. Vous les laissiez en pantalon de treillis l'hiver.
Sur ce point, comme sur les autres, 1a femme Soliveau oppose de froides dénégations, même en ce qui concerne le manque absolu de literie.
Soliveau, un homme d'une trentaine d'années, blond, portant une fine moustache retroussée, les pommettes légèrement saillantes, les yeux caves, n'a pas l'apparence d'un homme doux, mais d'un nerveux et d'un violent.
Il adopte le même système de défense que sa femme : il nie tout. "C'est faux !" répète-t-il sans chercher davantage à expliquer.
Tous les faits énumérés par la prévention seraient, d'après lui, inventés par les pupilles vicieux ou par d'anciens employés congédiés désireux de les perdre.
M. Goussard passe rapidement sur certains autres actes dont eurent à souffrir les pensionnaires : on les faisait coucher dans des réduits où couraient les rats et les souris puis dans les étables, où ils contractaient de graves maladies, des plaies, la teigne, la gourme, etc.
Il examine les conséquences funestes que ces mauvais soins eurent pour certains de ces petits malheureux, qui succombaient, quelques-uns dans des conditions effroyables.
Les malades étaient aussi mal traités que les autres. Un fait va montrer jusque à quel point les époux Soliveau se souciaient peu de la vie de leurs pupilles. L'un d'eux meurt de tuberculose. Son cadavre avait été à peine déposé dans la bière, qu'un autre pupille le remplaçait dans sa couche, que la direction n'avait même pas pris la peine de faire désinfecter.
Celle longue énumération de tortures émeut profondément le public qui assiste aux débats. Le ton même sur lequel la femme Soliveau fait ses réponses indique une femme agressive, acariâtre, à laquelle la bienveillance, la douceur doivent être inconnues.

Pour dépister la surveillance

M. Goussard fait remarquer que si ces faits purent se répéter pendant si longtemps sans que la justice fut informée et pût prendre les mesures nécessaires, cela tient a ce que lorsque des inspections devaient avoir lieu, la directrice était prévenue à l'avance et faisait, pour quelque temps, disparaître les pupilles, dont l'état lamentable n'eut pas manqué d'attirer l'attention.
Quand l'inspection était terminée, les petits souffre-douleur étaient ramenés à la colonie et leur martyre recommençait.
Il paraît qu'à l'ancien couvent de la Pierre-Qui-Vire, établissement qui, nous l'avons dit, avait été licencié à la suite de faits scandaleux, des faits graves s'étaient également passés.
Deux pupilles s'étaient suicidées, l'une en s'ouvrant les veines, une autre en se jetant par la fenêtre dans la rivière. M. Landrin, qui avait la direction de cette annexe des Vermireaux, n'aurait pas été tendre envers les pensionnaires. Il les frappait à coups de fouet. II aurait même enfermé l'une d'elles complètement nue pendant huit jours dans un sac. M. Landrin. proteste contre ces accusations.
Avant de procéder à l'interrogatoire des comparses : les gardiens Rault, Rémy, Morlat et la femme Jougla "la Rosine" comme on la dénommait, M. Goussard fait rapidement allusion aux multiples faits d'immoralité dont la colonie était le théâtre, par suite du manque de surveillance. Il donne lecture du long prospectus que la direction adressait aux familles afin d'obtenir la garde de leurs enfants.
Le document semble être une ironie ; il se terminait ainsi, après avoir vanté les soins qui étaient, prétendait-il, donnés aux pensionnaires, la sollicitude dont ils étaient prétendument l'objet, "afin d'attacher tous les cœurs français au sort des petits déshérités de la nature".

Mme Jougla

Nous arrivons au cas de la femme Jougla, l'ancienne surveillante des Vermireaux, celle que les pupilles dénommaient la Rosine et dont ils avaient une véritable terreur. Celle-ci n'a d'ailleurs pas un visage avenant, les yeux profondément enfoncés sous l'arcade sourcilière, le nez pincé, le teint bilieux et jaunâtre, elle donne l'impression d'une personne peu commode. A l'instruction elle avait fait des aveux partiels. Aujourd'hui, son attitude est différente. Imitant l'exempte de ses co-inculpés, elle nie.
Le femme Jougla porte un bébé dans ses bras.
Souhaitons à cet enfant que sa mère soit plus douce envers lui qu'elle le fut envers les infortunés pensionnaires des Vermireaux.
Elle nie avoir exercé des violences sur les anormaux confiés à ses soins. La fille se serait bornée à des corrections légères.
Il n'est pas exact, prétend-elle, qu'elle ait frappé des enfants à l'aide de rames, de fagots ou de tisonnier, qu'elle ait exposé des malheureux incontinents en plein soleil pendant des heures entières avec leur paillasse sur la tête. Si des enfants allèrent passer leur nuit sous le toits ce fut à son insu.
Elle fut étrangère, dit-elle, à la mort de l'infortuné Loridant, décès survenu dans les douloureuses circonstances que nous avons relatées.
L'ancien gardien, Morlat, se défend, lui aussi, d'avoir frappé des enfants :
Quel plaisir aurai-je pu trouver à cela ?
Le président. C'est ce que nous nous demandons !
Morlat se serait, à l'entendre, borné à gifler un pupille qui l'avait menacé de lui passer sa fourche au travers du corps.
Le président. Eh bien ! nous entendrons vos victimes, qui diront le contraire.
Le cuisinier Rault ne devait évidemment pas manger souvent de sa propre cuisine, sans quoi il ne serait pas aussi gras. C'est lui qui, d'après des accusateurs, avait dressé le chien Diabolo à mordre les pupilles.
Il le nie.
Demain on entendra les témoins.

Avallon, 18 juillet

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