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Retranscription d'un article relatant l'accident et rendant hommage à Albert Camus
(LA LIBERTE - 5 janvier 1960)

Prix Nobel de littérature 1957

ALBERT CAMUS N'EST PLUS

L'écrivain Albert Camus, prix Nobel de Littérature, a trouvé la mort, hier après-midi, dans un accident de la route qui s'est produit dans l'Yonne, à 90 kilomètres de Paris.

C'est sur la R.N.5 (1), entre Champigny-sur-Yonne et Villeneuve-la-Guyard (Yonne), à 1 km de cette localité et à hauteur du village de Villeblevin, que s'est produit, vers 14 h. 15, l'accident au cours duquel l'écrivain a trouvé la mort. A la suite de l'éclatement d'un pneu, la puissante voiture (Facel Vega) que conduisait M. Michel Gallimard, 43 ans, et qui roulait à très vive al1ure en direction de Paris, s'est littéralement encastrée dans un platane.
Albert Camus, qui était assis à côté du conducteur, fut tué sur le coup. M. Michel Gallimard, grièvement blessé, a été transporté immédiatement à l'hôpital de Montereau, ainsi que sa femme Jeanne, 40 ans, qui est grièvement atteinte, et leur fille Annie, 18 ans, qui, sous le choc, avait été projetée à une vingtaine de mètres dans un champ labouré et qui n'est que contusionnée.
L'accident s'est produit en pleine ligne droite. La voiture a été complètement détruite.
Le corps de l'écrivain a été transporté dans une salle de la mairie de Villeneuve-la-Guyard.
M. Michel Gallimard est le neveu de l'éditeur Gaston Gallimard et dirige lui-même la collection "La Pléiade".
Peu d'écrivains ont été plus aimés, peu ont mérité autant de l'être.
Il meurt en pleine jeunesse, en pleine gloire.
Tous ceux qui le connaissaient sont atteints au meilleur d'eux-mêmes.
Tous ceux qui l'ont vu sont blessés au plus fraternel de leur être.
Il laissera un souvenir radieux.
Il avait des envieux, pas d'ennemis.
Dans son œuvre, tout est humain, délicat et fort.
J'ai lu hier la préface qu’il venait de donner pour une nouvelle édition du livre de son ami, Jean Grenier : "Les Iles".
Je dis son ami. Lui, il disait encore de Grenier que c'était son maître, mais il le disait à sa façon qui était tendre, enjouée.
A vrai dire, Jean Grenier était son maître, mais ils étaient plus qu'amis, en ce sens profond où tout devient échange.
Ainsi, pour l'instant, cette préface est le dernier message que nous ayons d'Albert Camus, l'expression dernière de sa pensée, d'une pensée dont nous avions tous besoin, sur laquelle nous comptions pour toute la route qui nous reste à parcourir.
A 47 ans, il avait déjà beaucoup donné de lui-même, il était riche d’œuvres, car il y avait eu une part de miracle dans sa précocité. Mais chacun attendait davantage encore de lui. On le savait disponible comme on le savait vrai. On le savait présent à toutes les inquiétudes de l'époque, à tous les besoins, à tous les désirs des élites comme des masses.
Il était parvenu très tôt à une libre et fière maturité dont tout en lui témoignait, et d'abord sa grâce. Mais, en le voyant recueilli sur lui-même, sans précipitation d'aucune sorte, on pressentait qu'il atteindrait de nouvelles profondeurs, qu'il serait pour chacun un conseiller, à la fois affectueux et réservé, un guide discret.
Comme il parle bien du moment où il a découvert "Les Iles", de Jean Grenier : "J'avais 20 ans lorsqu'à Alger je lus ce livre pour la première fois ... Le bonheur, nous en faisions profession avec insolence..." Il parle ici pour tous ceux qui étaient nés, comme lui, sur des plages païennes. Comme il avoue gentiment qu'ils avaient, tous, besoin d'être détournés un peu de (leur) avidité, arrachés enfin à (leur) heureuse barbarie. Barrésien né au soleil, comme il sait bien faire la part de chacun : ".... Je ne dois pas à Grenier des certitudes qu'il ne pouvait ni ne voulait donner. Mais je lui dois, au contraire, un doute qui n'en finira pas et qui m'a empêché, par exemple, d'être un humaniste au sens où on l'entend aujourd'hui, je veux dire un homme aveuglé par de courtes certitudes."
On lui doit cette justice qu'il n'a jamais donné dans cet humanisme pauvre et raidi, qui se fait volontiers dogmatique et autoritaire.
C'est dans "Les Iles", dit-il avec une grâce infinie de reconnaissance, qu'il a découvert l'art. Mais, pour cet art, il était né, il l'a bien prouvé depuis. Il avait, à n'en pas douter, la vocation de cette mesure exquise. II était trop Méditerranéen, trop Grec aussi, pour avoir besoin des "nourritures terrestres" et de leur perpétuelle invitation au bonheur. Il a demandé à Grenier des révélations plus subtiles, peut-être une leçon de mélancolie, de réserve, de haute sagesse.
Il était des meilleurs, des plus purs, et, tous, nous avions besoin de lui. Il avait un sens intime et fin de la vraie grandeur.

La Liberté (Journal du Massif Central)
5 janvier 1960

(1) Note du retranscripteur : En fait, la R.N. 6

Document "Cheny mon village" © "La Liberté" janvier 1960

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